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Une courtepointe tissée serré

Catégorie: Divers

Extrait d’une conversation avec un éditeur quelque part dans une allée d’une foire du livre à l’étranger.

Éditeur québécois : Vous savez, la littérature québécoise est en pleine forme.
L’éditeur étranger : Formidable! Et elle raconte quoi la littérature québécoise?
L’éditeur québécois : Tout! Elle est même assez culottée.
L’éditeur étranger : D’accord, mais son essence, son projet?
L’éditeur québécois (apercevant un collègue du pays) : … (Silence gêné)… Excusez-moi un instant…

Voilà bientôt quinze ans, je quittais les bancs de l’université pour embrasser le journalisme littéraire puis l’édition. Après l’étude des classiques, des genres et des écoles, voilà que j’étais me catapulté de l’autre côté du miroir, là où les rêves naissent, où bat le cœur d’une littérature forte, insaisissable, imprévisible. À l’époque, les petites filles qui aimaient trop les allumettes et les dimanches à Kigali bousculaient les lecteurs. Au fil des ans, d’autres auteurs ont brillé tant dans la Belle Province qu’ailleurs, faisant pleuvoir des oiseaux en Allemagne ou tirer des larmes à la planète (presque entière) avec le récit d’une immigrante vietnamienne. La littérature québécoise n’a eu cesse de m’étonner, tant par sa vitalité et sa diversité. Et pourtant, elle peine encore à recevoir la reconnaissance qu’elle mérite.

Comment expliquer le silence de l’éditeur québécois, pourtant fort loquace, contraint de résumer, exercice aussi dangereux qu’ingrat, un corpus qui se définit par sa volonté même à transgresser les codes, à déjouer les attentes, à échapper aux conventions? Parfois, les mots ne suffisent pas et seule la voix commune des auteurs pourrait rendre compte de cette volonté à fuir les clichés, à inscrire le fait littéraire québécois dans la littérature mondiale, et ce, dans un élan désormais libéré de toute inhibition.

Depuis une dizaine d’années, nos auteurs n’ont jamais autant voyagé et leurs mots, jamais autant rayonné. Peut-être ce mouvement est-il mû, avant tout, par notre proximité tant géographique (isolés que nous sommes sur le territoire nord-américain), ou sociale (notre milieu est petit, ambitieux et solidaire) qui nous pousse à montrer à la face du monde notre caractère distinct (le terme n’est pas anodin, mais il faudrait pas y voir un clin d’œil politique pour autant)? Jetez un œil aux nouveaux ouvrages de la rentrée, la force et la richesse de l’imaginaire des auteurs d’ici est évidente.

Et pour appuyer cette formidable déferlante, il importe de ressouder les maillons de la chaîne du livre, une analogie trop quincaillière à mon goût pour exprimer notre volonté à se tisser serré au milieu de ce qu’il serait plus juste de qualifier de courtepointe. C’est plus joli qu’une chaîne, une courtepointe, avec ses motifs dépareillés et pourtant couleurs bigarrées, non? D’ailleurs, on ne cesse d’y ajouter des morceaux. Depuis une dizaine d’années, les petites maisons d’édition naissent (Héliotrope, Ta Mère, Cheval d’août, Marchand de feuilles, Le Quartanier, La Peuplade…) en ne substituant pas à leurs distingués prédécesseurs, mais en développant un projet bien à elles, raffermissant au passage les liens avec leurs auteurs (il est intéressant de lire à ce propos les témoignages recueillis par Josiane Desloges dans ce numéro de Collections), affinant un corpus, soulignons-le encore, d’une remarquable vivacité. Notre littérature est vive parce qu’elle repose sur des rapports humains forts et des esprits brillants. En cela, elle n’a pas à rougir sur la scène mondiale ou dans les étals des librairies. Est-elle tout ça parce qu’elle est québécoise, justement? La question demeure ouverte. À l’éditeur étranger qui demandait ce qui caractérisait la littérature québécoise contemporaine, il aurait peut-être fallu répondre qu’il n’importe pas qu’une littérature soit québécoise ou non, mais qu’elle soit, point.  

Éditorial de la revue Collections, Volume 2, numéro 5, Littérature contemporaine

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