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Troisième tiroir à gauche

17 septembre 2014, par
Catégorie: Divers
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Il se pourrait qu’en maternelle, je l’aie appelé Gissssssèle. Pour les grands de sixième année qui s’étaient débarrassés de leurs défauts de langage, c’était Gisèle, bien sûr, ou «la sorcière de la bibliothèque», comme la surnommaient certains garnements pour épater la galerie. Faut dire que Gissssssèle n’était pas sympathique… à première vue. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, mais je me souviens de son bec pincé, de ses cheveux bouclés et très noirs, de son dos voûté ainsi que de ses yeux un peu tristes et sévères derrière des lunettes aux verres très épais. Gisèle ne parlait que pour dire un tonitruant « chuuuuuuuuuut ! », en déposant son index décharné sur ses lèvres fines. Elle ne souriait jamais. Ou presque.

Je ne l’aurais jamais avoué alors, mais moi, j’aimais Gissssssèle. Secrètement, depuis la rentrée des classes, la sorcière mal-aimée était devenue mon amie, ma confidente, ma « pusher ». Sachant que ça ne m’aurait pas très bien fait paraître aux yeux de mes pairs qu’elle soit trop familière et attentionnée envers moi, tout se passait derrière un grand panneau vert et orange. C’est donc là, à l’abri des regards, qu’elle ouvrait le troisième tiroir à gauche de son bureau couvert de bâtons d’encens pour y enfouir sa longue main blanche et la ressortir après un siècle de tâtonnement avec LE livre qu’elle avait spécialement choisi pour moi. Elle me le tendait en souriant et repartait aussitôt vers les autres élèves, en affichant un air grave et sérieux. Lire, oui, pour elle, c’était sérieux.

Grâce à Gissssssèle, à la fin de ma scolarité du primaire, j’avais lu toutes sortes d’albums, de magazines, de BD et de romans, dont l’inoubliable Volkswagen Blues de Jacques Poulin. Je n’avais pas compris l’histoire et le sens de toutes ses phrases, mais j’étais excitée à l’idée qu’on m’ait enfin prêté le genre de livre que ma mère et mes tantes lisaient.

Personne ne s’en étonnera, au collège, mauvaise en arts plastiques, en sciences, en mathématiques ou en éducation physique, il n’y avait que dans les cours de français où je me sentais heureuse et talentueuse. Le reste m’importait peu, j’avais déjà une idée de la profession que je voulais exercer et je savais surtout que je n’avais pas besoin de maîtriser l’algèbre ou le basketball pour y parvenir… Vous connaissez la suite. Entre ces années 90 et aujourd’hui, j’ai lu pour apprendre, pour me soigner, pour être rassurée, accompagnée, comprise, sauvée et, enfin, pour gagner ma vie. Je crois écrire pour les mêmes raisons.

Quand on m’a demandé cette année d’être la porte-parole de la Saison de la lecture, j’ai pensé à Gissssssèle, à son bureau couvert de bâtons d’encens et au troisième tiroir à gauche, le magique rempli de promesses. Je me suis dit qu’elle serait fière de la petite brunette timide et peu sûre d’elle qui flottait dans ses grandes robes cousues par sa grand-mère, fière de la savoir elle aussi dans la transmission de sa passion pour la lecture. Je marche dans les traces de la sorcière de la bibliothèque de l’école Aux-Quatre-Vents de Sainte-Julie et je le crierais sur tous les toits pour la remercier enfin, elle et tous ceux qui, dans chaque bibliothèque scolaire ou municipale, dans chaque librairie de quartier, vivent dans l’ombre des écrivains et des histoires qu’ils transmettent et conseillent.

En cette Saison de la lecture, j’aimerais les saluer et leur témoigner tout le respect et les hommages qu’ils méritent. Sans qu’ils n’osent même l’imaginer – ils sont souvent très humbles –, au détour d’une allée de livres, se trouve peut-être, repliée sur elle-même, une gamine gênée et mélancolique qui attend leurs précieux conseils de lecture pour apprendre à vivre.

Amis bibliothécaires, amis libraires, merci, et bonne Saison !

Claudia Larochelle
Porte-parole de la Saison de la lecture
Animatrice de LIRE, journaliste et auteure

Photo de Claudia Larochelle : Mathieu Rivard

La Saison de la lecture de Montréal regroupe plus de 20 partenaires désireux de promouvoir la lecture comme source de plaisir, mais aussi comme outil nécessaire d’échange et de partage, de compréhension, de découverte et d’évolution. Lancements, festivals, débats, remises de nombreux prix littéraires, rencontres d’auteurs, ateliers de lecture et d’écriture, conférences : une multitude d’activités sont proposées tout au long de l’automne, jusqu’au 24 novembre. www.saisondelalecture.com. La porte-parole de la Saison, Claudia Larochelle, vous offre ces quelques mots. Bonne lecture !

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