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Savoir dire non, parfois oui

Catégorie: Divers

Si quelqu’un ne sait pas dire non, il n’a pas intérêt à embrasser la profession d’éditeur. Car la règle générale est de refuser, l’exception est d’accepter. Heureusement, sans quoi il paraîtrait au Québec non pas 5 000 nouveautés chaque année mais bien 100 000! Lire, analyser, évaluer, décider est le pain quotidien de la profession. Les lettres de refus forment une pile épaisse, celles d’acceptation, un tableau d’honneur. À part quelques esprits tordus (que je n’ai jamais rencontrés dans ma carrière…) personne n’aime dire non à un auteur. Une décision « à propos de » qui est souvent reçue comme « un jugement sur ». L’acte d’écriture est l’un des plus intimes. Normal que la distance entre l’œuvre et son rédacteur soit si courte. Parfois, un non fait son chemin de douleur au plus profond de l’être.

Au fil du temps, je me rends compte que les décisions de publier que j’ai prises des centaines de fois peuvent être classées en trois catégories. Une classification qui n’engage que moi.

  1. Il y a les décisions «pur cœur». Si je n’étais pas irrité de l’usage abusif de l’expression « coup de cœur », celle-ci serait tout à fait appropriée. À l’occasion, alors qu’on ne s’y attend pas, un manuscrit s’empare de nous. Pour des motifs inexpliqués, voire irrationnels, on veut s’approprier tel texte et l’assumer totalement. Je l’avoue en toute transparence : il m’est arrivé de tendre à l’extrême l’élastique de la politique éditoriale pour justifier l’hébergement d’une œuvre que j’avais envie de défendre à la vie à la mort. Pour une raison toute simple : l’éditeur est d’abord un lecteur. Il a le droit de s’enflammer pour un ouvrage qui le touche et le met en mouvement. Ceci dit, les décisions « pur cœur » sont rares, exceptionnelles sur le parcours d’une vie d’éditeur.
  2. Il y a les décisions timides. Formule pudique pour désigner des projets qu’on n’a pas eu le courage de refuser, ou des manuscrits que l’on n’a pas conduit, avec l’auteur, à pleine maturité. Il s’agit d’une situation plutôt marginale, mais dont l’éditeur se souvient toujours. Chaque fois que l’on croise du regard ledit livre dans le rayonnage de son bureau, on se dit que l’on a manqué de temps, de moyens, ou simplement de confiance en soi. Une petite humiliation ordinaire, sorte de maladie honteuse typique au métier, que l’on garde pour soi. Là aussi, c’est le symptôme de l’extrême humanité de la condition d’éditeur. Pour être généralement courageux, il faut bien à l’occasion succomber à la lâcheté.
  3. Il y a les décisions sensées. Je choisis sciemment ce tout petit mot qui a une belle portée. Est sensé ce qui a du sens, un terme qui désigne autant la signification que la direction. On arrête son choix sur un manuscrit parce qu’il s’inscrit bien dans le projet de la maison. Il s’ajoute aux œuvres déjà inscrites au catalogue avec lesquels il forme une chaîne de… sens. Textes de qualité, auteurs que l’on a envie d’accompagner, livres pour lesquels on a le goût d’engager le risque. Les décisions sensées sont les plus nombreuses. Elles font l’identité de chaque éditeur, de chaque maison.

Mais le plus bizarre dans tout cela, c’est que le succès commercial d’un ouvrage ne suit pas la logique raisonnable, courageuse ou molle qui a conduit à sa publication. Je me souviens d’un ouvrage dont je n’étais pas fier et qui m’a aidé à boucler mon année. Bien des décisions sensées ont à peine fait leurs frais. Étranges chemins de ces ouvrages dont nous confions le destin aux lecteurs qui s’en emparent, ou non.

Quant aux décisions « pur cœur », je n’ai jamais analysé leur succès commercial. Je m’en garde bien. Dans la vie, on a beau cumuler les déceptions d’amour, on ne pourra jamais empêcher un cœur d’aimer.

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