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Révélation

Catégorie: Divers
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On dit que les souvenirs olfactifs sont les plus forts, particulièrement ceux liés à l’enfance. Quand je pense à la maison où j’ai grandi, me vient spontanément une odeur de vinaigre qui flottait dans l’air. Mon père était photographe. Il tenait laboratoire à la cave. Ceux qui sont assez vieux se souviendront que l’acide acétique (à la base du vinaigre blanc) servait de stoppeur au développement des épreuves argentiques. Mais le premier des « bains », le révélateur, était le plus fascinant, surtout aux yeux du petit bonhomme  que j’étais. En effet, cela relevait presque de la magie que de voir apparaître une image sur un papier blanc plongé dans une liquide clair. Tout cela, à la faible lueur d’une lampe rouge, seule source à ne pas affecter le processus. À l’occasion, j’avais le privilège d’être aux côtés de papa dans le tout petit labo. Et, assez tôt, il m’a autorisé à mener mes expériences, sur des chutes et rognures du précieux et coûteux papier photo enfermé dans les célèbres boîtes jaunes et noires de la compagnie Kodak. J’étais mystifié, c’est peu dire. Je regrette que mes enfants n’aient pas eu la joie d’un tel émerveillement, à l’heure où les photos numériques sont disponibles dans la seconde qui suit la pose.

Il y a quelques jours, en racontant cela à des confrères éditeurs, l’un d’eux m’a fait remarquer qu’il s’agissait d’une heureuse métaphore de notre profession. Parfois, devant un manuscrit incomplet, inachevé ou tout juste dégrossi, on a l’intuition forte qu’il y a là le matériau de base d’une œuvre de qualité. Il faut beaucoup de travail avec l’auteur pour que surgisse une image claire, définie, dont la qualité surprendra même son créateur. Et il arrive que cela surgisse et s’impose tout d’un coup. Au bout du parcours, sur du beau papier tout blanc, les lignes en noir, parfois en couleur, dessinent une histoire, un propos, une idée qui ont trouvé une forme aboutie.

S’il est une chose que j’ai comprise très vite auprès de mon père, c’est que la compétence du photographe se manifeste dans l’art de bien juger du moment opportun pour retirer l’épreuve du bain révélateur pour la plonger dans le liquide acétique qui fige l’image instantanément. Deux secondes trop tôt, l’image est laiteuse. Une seconde trop tard, elle est saturée. Il avait dans son œil ce talent exceptionnel qui sait quand s’arrêter pour que l’image soit ce qu’elle sera, de façon unique et irremplaçable.

Il n’en va pas différemment de notre travail d’éditeur. Il faut savoir où mettre le point final. Un peu trop tôt, ça risque d’être bâclé. Un peu trop tard, ça perdra de son intérêt. Il faut savoir dire : tout est accompli. Quitte parfois à ce que ça sente un peu le vinaigre.

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