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Port-au-Prince, l’attachante et l’attachée

30 avril 2013, par
Catégorie: Divers
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À Ersilie, pour établir les rapports qui régissent la vie dans la ville, les habitants tendent des fils qui joignent les angles des maisons, blancs, ou noirs, ou gris, ou blancs et noirs, selon qu’ils signalent des relations de parenté, d’échange, d’autorité, de délégation. Quand les fils sont devenus tellement nombreux qu’on ne peut plus passer au travers, les habitants s’en vont : les maisons sont démontées, il ne reste que les fils et leurs supports. … Ainsi, en voyageant sur le territoire d’Ersilie, tu rencontres les ruines des villes abandonnées, sans les murs qui ne durent pas, sans les os des morts que le vent fait rouler au loin : des toiles d’araignée de rapports enchevêtrés.

-Italo Calvino, Les villes invisibles (1972).

 

J’ai tendance à me pencher vers les romans qui reflètent mon état d’âme. Et parfois, l’anthropologue que je suis prend un texte pour une raison particulière – un article à écrire, un colloque à organiser, une conférence à faire – seulement pour découvrir plus tard que c’était, en fait, l’auteure qui l’avait choisi. J’ai vécu l’une de ces errances la semaine dernière alors que je tentais de formuler un argumentaire autour des villes contemporaines. Malgré une étagère entière me proposant des livres scientifiques sur les villes, je me suis dirigée instinctivement vers la section « fiction » dans ma bibliothèque, et sans avoir à le repérer vraiment, les villes invisibles de Calvino s’est présenté à moi comme s’il m’attendait. Je l’ai feuilleté. Je crois, honnêtement, l’avoir entièrement lu ainsi depuis des années, en me promenant parmi ses pages et m’immergeant dans les villes imaginaires de Marco Polo de manière arbitraire. C’est ainsi que j’ai trouvé la citation plus haut qui a fait vibrer en moi un étrange sentiment de familiarité. Presqu’un déjà-vu. M’est venue à l’esprit tout de suite, Johannesburg, une ville que je fréquente depuis quelques années et qui devait être au cœur de mon texte.

Or, l’argumentaire que je cherchais à développer n’a jamais vraiment décollé. J’ai compris, hier, en courant sur le Mont-Royal et observant les Montréalais émerger joyeusement de leurs tanières hivernales que c’était en fait Port-au-Prince qui m’appelait à travers l’attachante et l’attachée Ersilie.

La ville est plus que la somme de ses structures architecturales et de ses dédales urbains qui, comme nous le rappelle Marco Polo, peuvent à tout moment disparaître. Abandonnée, ruinée, ne restera de la ville que des ficelles, celles des relations humaines, parfois solidaires, souvent hélas inégalitaires, qui la traversaient – autant d’attaches qui joignent les unes aux autres des communautés fragmentées, et continuent à leur donner corps alors que tout le reste est tombé. Comment ne pas penser à Port-Au-Prince?

Malgré le séisme, malgré les ouragans, malgré la choléra, elle demeure entière, autant dans la vie que dans l’imaginaire, grâce à toutes ces attaches qu’elle a d’abord tissées, et ensuite lancées par-delà la mer, nouées et renouées chaque fois la foudre lui tomba sur la tête, recouvrant la surface de l’eau d’une énorme toile d’araignée, dans laquelle des milliers de gens, et dans un couple de jours, moi-même, se sont laissés volontiers attraper.

Ce sont ces attaches qui m’habitent la veille de mon départ à Port-au-Prince. Je ne cherche pas la mer. Je ne cherche pas le climat. Je ne cherche ni la musique, ni la danse, ni les ignames, ni les mangues. Je suis une fille de la mer. J’ai grandi à la plage dans un pays bien plus chaud qu’Haïti. Mon enfance est peuplée de jus de mangue dégoulinant sur le menton, de cheveux pleins de sable et de sel. Je ne cherche pas non plus à jouer à l’héroïne ni à l’humanitaire. Je suis une fille de la guerre. La perte, la destruction, la charité mal-placée, tout cela la Palestinienne que je suis en a reçu une bonne dose. Non, ce que je cherche à Port-au-Prince est cette part invisible qu’on ne voit que lorsque tout le reste s’effrite. Ces attaches dont un bout j’ai eu le bonheur de prendre à Montréal, grâce à la littérature, et que je roulerai autour du doigt en le laissant m’amener où il veut.

Je pars pour Port-au-Prince comme une complice. Nous parlons la même langue et nous avons marché sur la même plage. Lorsque j’ai commencé à la lire, j’ai compris que nous partagions aussi le même secret. Celui du rêve et de la vie après la mort. Celui des ficelles qui tiennent le coup malgré le vent. C’est ainsi que nous nous sommes reconnues. C’est l’une de ces choses intimes, si intimes au fond qu’il serait redondant d’en parler. Il n’y a rien de plus vulgaire que de réitérer une évidence comme l’a appris le Grand Khan dans Les villes invisibles. Lui, pour qui Marco Polo a fait tous ces voyages, avait demandé à l’explorateur pourquoi il n’avait pas choisi de lui décrire Venise, sa ville natale. « Chaque fois que je fais la description d’une ville », lui avait répondu Marco Polo, « je dis quelque chose de Venise ».

Qu’est que l’autre bout de la ficelle me réserve, qui sait? Mais j’ai ce soupçon de retrouver à Port-au-Prince, comme Marco Polo, quelque chose de familier. J’ai l’impression que je vais retrouver une part de moi-même.

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