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Pas content

Catégorie: Divers
Livres

Quand je signe un chèque de redevances annuelles de 64,32 $ à l’ordre d’un auteur pour un titre donné, vous croyez que je suis content? Non. Pas content de remettre des cacahuètes à un créateur qui a travaillé fort. Pas content de constater que les ventes d’une œuvre en laquelle j’ai cru ont été minables, malgré les efforts éditoriaux et commerciaux consentis. Pas content d’avoir accusé les retours des libraires, avec tous les frais que ça engendre. Pas content de prendre la mesure des invendus et des coûts de stockage qu’il en résulte. Pas content de me faire faire la gueule par le contrôleur de gestion qui me soumet la liste annuelle de dévaluation du fonds qui vient miner les maigres actifs de ma maison d’édition. Pas content de voir la baboune du représentant qui, au prochain opus du même auteur, va se faire retourner par le libraire qui sait combien il en a vendu du précédent. Pas content de n’avoir eu aucune couverture médiatique pour un auteur qui le méritait. Pas content de tirer la ligne finale avec un solde pour ce titre de – 813 $ (les comptables appellent cela une marge négative…). 10 % pour l’auteur : injuste? 40 % pour le libraire : insuffisant? 17 % au distributeur : pas assez? 15 % à l’imprimeur : inadéquat? Faut voir! Est-ce qu’une marge de – 28 %  pour l’éditeur sur un titre donné est plus équitable? Je vous laisse juger.

Je serais le premier à me réjouir que tout ce beau monde récolte davantage et vive mieux, les créateurs au premier rang. Pour l’heure, c’est un miracle que tout cela tienne debout et qu’une telle richesse de production éditoriale soit rendue disponible aux lecteurs d’ici. Mais cette richesse n’est pas économique. Hélas. La marge de manœuvre n’est pas réduite : elle est nulle. Vous savez quoi? Au pays, le bénéfice consolidé (avant impôt) des maisons d’édition de langue française est de moins de 5 %! Pas 10, pas 15, pas 40 : 5 % (4,8 pour être précis). Ceci devrait laisser deviner quelle proportion des 5000 nouveautés mises en marché chaque année se solde par une marge négative pour l’éditeur…

J’ai la passion du livre, de la lecture et de l’édition. Et, au jour le jour, je suis gestionnaire de maisons d’édition. Si vous ne le saviez pas déjà, c’est un principe de base que de considérer toute activité générant un bénéfice de moins de 5 % comme étant en sérieux danger. C’est là où nous en sommes. Sur la corde raide. Collectivement.

Heureux comme éditeur? Oui, sans hésiter. Content? Pas du tout. Vraiment pas. Moins que jamais. Heureux et content, je le serai quand les conditions économiques de tous les acteurs de la chaîne du livre seront à la hauteur de la culture qu’ils servent, qu’ils nourrissent et qu’ils bâtissent.

Éditeurs inclus.

(Les opinions exprimées sur les blogues de anel.qc.ca sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement l’opinion de l’Association nationale des éditeurs de livres ou de sa direction. Soucieuse de la libre opinion, l’ANEL ne corrige pas les affirmations ou déclarations des auteurs indépendants ou des commentaires qu’elles suscitent. Elle s’assure cependant que le ton des textes et commentaires demeure en tout temps respectueux.)

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