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Montréal parfaitement improbable

Catégorie: Divers
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Qui d’entre nous n’a pas un jour rêvé de quitter Montréal ? Partir pour Paris, partir pour Toronto, partir pour la campagne. Quitter cette ville qui est la plus provinciale des métropoles, où les animateurs de la « Chaîne culturelle » ne manquent jamais de demander aux artistes étrangers en tournée : « Comment trouvez-vous Montréal ? », comme si nous avions besoin d’être rassurés par le premier venu. 

Faites un examen de conscience et répondez-moi franchement : que vous soyez né ici ou que vous veniez d’ailleurs, ne vous êtes-vous jamais demandé s’il fallait rester ou partir ? Quitter ou non cette ville qui se targue de rayonner à l’international, mais qui, si elle se situait en Chine, se classerait au 25e rang des agglomérations urbaines ? Partir pour ne plus voir la laideur criante de l’architecture des années 1960 et 70, pour ne plus voir les crottes de chien de tout un hiver refaire surface en mars ? 

Mordecai Richler, lui, est parti. En 1954, il s’installait à Londres, déterminé à connaître la grande carrière d’écrivain international dont il rêvait. Puis, en 1972, il est revenu. C’est-à-dire qu’il a vraiment choisi Montréal. Pas comme ceux qui sont nés ici. Pas comme la plupart des immigrants qui sont venus tenter l’aventure de la nouveauté. Lui, il a choisi Montréal en toute connaissance de cause, parce qu’il y avait déjà vécu pendant vingt ans. 

Est-ce cela qui lui donne le droit d’être si dur envers la ville ? Que n’a-t-il pas critiqué au sujet de Montréal, depuis le nationalisme québécois qui roule des mécaniques jusqu’aux prétentions de supériorité raciale d’une certaine Bourgeoisie de Westmount ? Mais, en contrepartie, quel autre romancier montréalais a bourré ses romans, comme Le Monde selon Barney, de notes en bas de pages où figurent des statistiques sur les Canadiens de Montréal, où se bousculent les noms de Maurice Richard, de Toe Blake et de Jean Béliveau ? Qui d’autre s’est tant acharné, avec une parfaite mauvaise foi, sur Toronto et les Torontois ? Richler ne pouvait vivre, ne pouvait écrire ailleurs qu’à Montréal. Toute son œuvre est née de la ville, de ses dissonances, de son hédonisme. 

Moi aussi, quand j’avais vingt ans, j’ai rêvé de quitter Montréal, mais je suis resté. Parce que la vie m’a amené à travailler dans l’édition et que j’ai trouvé à Montréal un microclimat qui m’a permis d’exercer ce métier avec une immense satisfaction. Mais comment aurais-je pu le savoir alors ? Être éditeur ? Ici ? La présence à Montréal d’une industrie de l’édition francophone si vivante, d’un tel réseau de librairies, d’un si grand nombre d’écrivains, de lecteurs – abondance et dynamisme que reflète la sélection de livres que vous découvrirez dans ce numéro –, tout cela est aussi improbable que l’apparition de la vie sur la Terre. Combien de conditions exceptionnelles fallait-il réunir ? Comment expliquer ce miracle? 

La planète Montréal occupe une place unique dans le système de l’édition francophone. Juste assez loin du soleil parisien pour ne pas brûler sous son intensité, juste assez proche de Paris pour ne pas sombrer dans les abîmes glacés d’une francophonie en voie de disparition. Et toute cette activité littéraire et éditoriale qui n’existe dans aucune autre ville francophone, sauf Paris, lui donne une importance sur le plan culturel bien plus grande que celle que lui vaudrait normalement sa taille. 

Est-ce parce que Montréal se trouve au point précis où les champs gravitationnels des mondes anglo-saxon et francophone s’annulent que nous éprouvons cette sensation d’apesanteur, de liberté, si propice à la création ? Est-ce cela qui nous donne si souvent l’impression d’échapper à la gravité ? (Et d’abord à la gravité des événements qui secouent le monde – il règne ici une harmonie entre les communautés linguistiques comme on n’en retrouve bien peu en Occident, ni à Bruxelles ni à Barcelone, par exemple). 

Il y a bien là un mystère. De quoi le charme de Montréal est-il fait ? Il faudrait le demander à Mordecai…

 

Ce texte a été publié dans Collections, vol. 4, no. 5,  novembre 2017

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