A+
A-

Marche arrière

Catégorie: Divers
ebook

La jeune fille est tout sourire, incrédule de ce qui se passe malgré elle. Au volant d’une voiture de marque populaire, elle n’a qu’à appuyer sur un bouton pour se garer en parallèle. Miracle, la manœuvre est complétée avec succès, sans hésitation ni effort. Cela se passe dans une pub télé. Chaque fois que je la vois, j’ai un malaise, un léger rictus. Je pense à mon père qui était fier que ses enfants soient capables de faire un créneau avec élégance d’un seul trait. Et je pense à ce qu’il m’a fallu d’efforts répétés pour apprendre cette manœuvre technique dans la neige, dans les pentes raides et les rues étroites de ma ville natale. Tout cela, en transmission manuelle, il va de soi. Alors quoi? Il ne suffirait plus que de se laisser conduire par la voiture? Hum… Je n’aime pas cela. Pas du tout.

Serais-je déjà assez vieux pour croire que les temps ne sont plus ce qu’ils étaient et que l’époque est à la facilité? Non, ce vieux grincheux-là peut retourner dans son placard. Moi aussi, j’aime que les tâches inutilement laborieuses soient simplifiées par des palliatifs techniques. Les petits esclavages du quotidien ont assez duré. Mon inquiétude est d’un autre ordre : quel effet neurologique a l’abandon d’un savoir-faire qui demande des opérations multiples, parfois complexes? Garer une voiture appelle la mobilisation des sens, la visualisation, la coordination des mouvements, le timing, le rythme… Une fois maîtrisée, la manœuvre se fait presque sans effort. Les branchements sont faits. Le cerveau a mis tout cela en mémoire en créant des liens appropriés, uniques. D’ici quelques années, plus personne n’apprendra à le faire « à la mitaine ». Soit. Mais quelle activité nouvelle, propre au quotidien contemporain, stimulera la matière cérébrale au même niveau d’exigence et de complexité? On pourrait prendre mille autres exemples : écrire en script, cuisiner une sauce béchamel, régler un appareil photo en mode manuel, calculer une règle de trois… Des banalités? Prises isolément,  peut-être. Mais au solde, comment allons-nous continuer à muscler nos capacités cérébrales si toutes les tâches complexes se résument à savoir appuyer sur un bouton?

Parmi ces tâches complexes, il y a la lecture. Qui s’inscrit de plus en plus en décalage par rapport à la masse des tâches qui se font sans effort. Une tâche difficile à simplifier, impossible à mécaniser. Rude à vendre. Somme toute, une tâche irréductible. Peut-être LA tâche qui en restera toujours une. Espérons qu’il restera assez de matière grise en forme pour en être capable.

Est-il trop tard? Je n’en sais rien. Il est toujours possible d’apprendre la marche arrière. Sans que ce soit un recul. Cela va de soi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Articles récents

L’économie : une affaire de démocratie

- 30% des nouvelles qui ont circulé l’an dernier, toutes plateformes confondues, […]

Des occasions précieuses

27 janvier 2017, par

Cela ne fait pas si longtemps qu’on peut avoir accès au Québec […]

L’urgence et la patience

Un livre, c’est beaucoup de sueur, d’adrénaline, de temps… Le romancier Jean-Philippe […]