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Madame la Ministre

Catégorie: Divers
titreHeleneDavid

Madame la Ministre,

Je veux d’abord vous souhaiter la plus cordiale des bienvenues dans vos nouvelles fonctions de ministre de la Culture. J’ose vous souhaiter la bienvenue, comme si vous arriviez chez moi. C’est un peu excessif, je vous l’accorde. Mais comme vous êtes maintenant « notre ministre », nous qui œuvrons dans les milieux culturels, je m’autorise à croire que vous entrez sur nos terres, qui sont aussi les vôtres, cela va de soi.

Laissez-moi vous dire tout de go que je suis ravi de voir le fauteuil ministériel occupé par une universitaire de carrière. Vous savez ce qu’il en coûte d’être compétent. Vous connaissez le long chemin de labeur, de patience et de gymnastique mentale nécessaires à une formation humaine et professionnelle intégrale. Ne cachez pas votre doctorat : soyez-en fière. Ce n’est pas une mauvaise chose que l’exemple vienne de haut. Et puis, sachez que vous avez le droit d’utiliser le mot « intellectuel » dans vos discours. Pas à la mode, mais toujours pertinent.

Au cours des prochains jours, bien des gens voudront vous rencontrer pour vous faire part de leurs projets, de leurs rêves et de leurs ambitions dans le domaine de la culture. J’en serai. Vous serez beaucoup sollicitée. La pression est inévitable dans les circonstances. Il y a fort à parier que vous serez d’abord entraînée dans le tourbillon des paillettes et du strass, des projecteurs et des tapis rouges. Bien des « industries culturelles » savent faire du bruit : elles en ont les moyens, techniques et autres. Elles savent faire bon usage de leurs stars. Et puis, le divertissement est une chose si agréable. Il n’y a pas de honte à cela : j’en consomme, comme tout le monde.

Le problème, et je suis convaincu que vous le comprendrez aisément, c’est que, dans le domaine du bruit, toutes les activités culturelles ne se battent pas à armes égales. J’en veux pour preuve que le livre avec un chiffre d’affaires annuel de 750 M $ compte pour le plus gros commerce culturel au Québec. Mais il est difficile d’attirer l’attention, y compris d’un ministre, avec des objets inertes faits de papier, de carton et de colle, qui doivent rejoindre leurs lecteurs par des chemins discrets. Dans ce monde que je connais bien, pas de pirouettes spectaculaires, pas de « stand up » hilarant, pas de premières glamour, pas de refrains à reprendre devant son téléviseur, pas de galas… Le drame du livre, c’est qu’il ne fait pas de bruit. Pourtant, vous conviendrez qu’il est la nourriture, la mémoire, le reflet et l’âme d’une société, d’une nation. Le livre n’est pas que divertissement, vous le savez bien, vous qui avez passé une bonne partie de votre vie dans une université. Le livre, c’est aussi la culture du savoir, de l’expression de la pensée, la littérature de tous les possibles.

Madame la ministre, je ne voudrais en aucun cas que vous négligiez les autres industries culturelles au profit de celle que je représente. Mais je vous demande instamment de ne pas faire l’inverse non plus. Il est si facile de se laisser accaparer par les plus attrayants, les plus forts en gueule, les plus divertissants. Ne boudez pas votre plaisir : ce serait ridicule. La culture du divertissement existe, et elle est de grande qualité chez nous.  

Amusez-vous, émerveillez-vous, détendez-vous, mais ne vous laissez pas distraire. La culture est une réalité bien plus grande et bien plus riche. Vous le savez.

Nous aussi. Et nous ne l’oublierons pas.

 

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