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L’urgence et la patience

Catégorie: Divers
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Un livre, c’est beaucoup de sueur, d’adrénaline, de temps… Le romancier Jean-Philippe Toussaint parlait de l’urgence et de la patience dans le processus d’écriture[1]. L’édition aussi commande ces deux mêmes pôles complémentaires. Les éditeurs peuvent faire ajouter un personnage à un romancier, enlever des chapitres, renvoyer l’écrivain.e à l’ouvrage plusieurs fois, faire et défaire des phrases, inverser des chapitres, freiner l’auteur.e trop pressé de publier… Ils ou elles restructurent, affinent, commentent, encouragent, rassurent, défient les auteur.e.s. Et de cette rencontre entre un éditeur et un auteur finit par naître un livre.

Quand les yeux du lecteur se posent sur les mots, il ne soupçonne pas la quantité de travail de l’ombre qui se cache entre les pages. Entre le moment où un manuscrit est déposé ou provoqué, et cette fébrilité où le texte part à l’imprimerie, il se déploie mille et un moments, allers-retours, discussions, obstinations, hésitations, réécritures… Puis le livre entre dans une haute sphère d’inconnu : la rencontre avec le lecteur arrivera-t-elle? Que dira la critique? Assassine, élogieuse ou inexistante? Vaste défi des éditeurs, mais aussi de tous les relais qu’une société mobilise pour que la culture existe, circule, pour que les mots se lisent, que les idées fusent, que les imaginaires voyagent.

Parfois, il y a des rendez-vous manqués. Un train médiatique parti trop vite, laissant sur le quai quelques oubliés qui auraient pourtant mérité de monter dans le wagon de la critique. Que des mains s’en emparent, ouvrent le fameux livre en bas de la pile et plongent dedans.

Il y a des livres dont aucun critique n’a parlé, mais que les lecteurs.trices lisent avidement, et inversement. Un livre peut faire l’objet d’articles et de critiques, sans trouver son public en librairie. Cruelle destinée du livre. Des mots enfermés qui ne se rendront pas sous l’œil du lecteur. Un livre peut aussi soulever des montagnes et susciter bien des remous, avant même d’être sorti! Nous en savons quelque chose chez Écosociété, dans le combat que nous avons mené pour la liberté d’expression, à la suite de la publication de Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique d’Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher. Il y a des idées que certains aimeraient voir étouffées, mais qui existent et perdurent malgré tout…

Les espaces médiatiques qui donnent de la place à la culture, au temps long du livre, se réduisent comme peau de chagrin au Québec. À quand des émissions d’une heure à la radio ou à la télé avec un.e auteur.e pour parler de son œuvre? Pour que la parole des auteur.e.s d’ici nous habite, pour que leurs mots donnent de l’âme à nos vies, il faut des relais qui nous aiguillent, et des espaces où la rencontre entre les auteur.e.s et le public ait lieu. Il faut un milieu culturel activement soutenu par l’État. Collectivement, nous devons défendre des médias indépendants qui parlent de livres, et des institutions culturelles solides qui nous ressemblent: bibliothèques, maisons de la culture, musées, festivals, salons du livre, revues, journaux… L’austérité aveugle a fait mal à tous ces relais. Pour les conserver, continuons à exiger de nos gouvernements de préserver ces institutions… et continuons à lire nos auteur.e.s pour garder notre culture vivante.

Parmi ces relais nécessaires, la revue Collections fait un travail précieux pour rendre compte de toute la richesse éditoriale qui se déploie au fil des rentrées dans tous les genres. Pour créer ce temps d’arrêt qu’est le livre au milieu de la course effrénée de nos vies, Collections nous offre un aperçu des romans dont on n’a pas assez parlé ces deux dernières années. Grâce aux libraires d’ici qui représentent souvent le Québec dans les salons du livre à l’étranger, vous découvrirez des perles littéraires. D’ailleurs, c’est bien connu, pour trouver une perle, il faut beaucoup de patience. Vous pouvez compter sur les libraires d’ici pour vous transmettre l’urgence de les lire.




[1]    L’urgence et la patience, Jean-Philippe Toussain, Paris, Éditions de Minuit, 2012.

 

Ce texte a été publié dans Collections, numéro spécial, vol. 3, novembre 2016

Photo d’Elodie Comtois en page d’accueil: Jean-Guy Thibodeau

3 commentaires sur “L’urgence et la patience

  1. Mario Bergeron

    Monsieur Corbeil : le public n’achètera pas plus un livre numérique d’un auteur qu’il ne connait pas.

    Répondre
  2. Pierre Corbeil Ph.D.

    Bonjour ! Un excellent texte, qui rappelle sans bruit que la qualité ne se mesure pas à la présence sur les ondes. Vous rappelez aussi le rôle clé de l’éditeur, qui ne fait pas que soumettre le texte à Antidote.
    Permettez-moi d’ajouter un rappel sur la catégorie la plus négligée des livres, les livres électroniques. On trouve dans cette catégorie des livres historiques, des romans, et bien d’autres. Les lecteurs n’ont souvent pas le réflexe de parcourir les sites des libraires, ou encore Kobo, pour acheter en ligne d’excellents livres, moins chers que les livres papier. Je sais par expérience qu’il est très difficile d’attirer l’attention des critiques sur une publication numérique. Les organismes officiels, comme les ministères, font aussi comme si les livres électroniques d’existaient pas. Il y aurait pourtant des avantages, par exemple dans la mise à jour des manuels scolaires.
    Pourquoi ne feriez-vous pas un texte de la même qualité sur les livres électroniques ?
    Au plaisir de vous relire, et Joyeux Noël !

    Répondre
  3. Mario Bergeron

    Pour ma part, voilà 20 années que je nage dans cet océan et je suis devenu désabusé et cynique. Après 11 romans publiés, des participations à 4 collectifs, je demeure une ombre à qui le public des salons du livres dit “On n’en a pas entendu parler’. C’est à dire qu’on en a parlé, mais par le biais de papiers et de médias marginaux . Sur cette route nébuleuse : quatre éditeurs, même si je n’ai jamais fait de vagues, avec les éléments de votre premier paragraphe. Tout ceci n’est que larmes et frustrations. Je quitte la navire pour me contenter de ce qui me touche réellement : écrire des romans. Le reste n’est que foutaises et mensonges.

    Répondre

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