A+
A-

Histoire du livre et de l'édition au Québec

Après quelques balbutiements dans la première moitié du 20e siècle, la culture québécoise se développe principalement à partir des années 1960-1970 et se fait connaître un peu partout dans le monde, surtout en France et dans la francophonie. Parmi ses plus célèbres ambassadeurs, les metteurs en scène Robert Lepage, Denis Marleau, Wajdi Mouawad, les chorégraphes Marie Chouinard et Édouard Lock, le parolier Luc Plamondon, les auteurs-compositeurs et les interprètes Gilles Vigneault, Robert Charlebois, Diane Dufresne, Richard Desjardins, Céline Dion, sans oublier le Cirque du Soleil et le Cirque Éloize, multiplient les succès à l'étranger, où l'on est friand de la créativité québécoise.

Texte de Raymond Bertin

Désireux d’offrir au public français un portrait fidèle de leur diversité culturelle, des dizaines d’éditeurs et d’écrivains québécois s’amènent au Salon du livre de Paris en 1999, alors que le Québec y est l’invité d’honneur. Depuis, ils maintiennent leur présence sur le territoire français, préparant le terrain au succès d’un Dany Laferrière, lauréat du Prix Médicis 2009 et membre de l’Académie française depuis 2013, pour son roman L’Énigme du retour. À la suite des défricheurs Gabrielle Roy, Gaston Miron, Anne Hébert, Marie-Claire Blais et Réjean Ducharme, plusieurs auteurs de grand talent se signalent, dont quelques-uns seront publiés par des éditeurs français: Michel Tremblay, Francine Noël, Robert Lalonde, Suzanne Jacob, Perrine Leblanc, etc.

Comme les autres arts, la littérature québécoise, contemporaine, universelle et variée, se distingue par son immense vitalité, fidèle à ses racines, mais libérée d’une image folklorique perçue comme réductrice. Une littérature où les nouvelles voix abondent, et ce, dans tous les genres : qu’on pense aux romanciers Louis Hamelin (La rage, La constellation du Lynx), Monique Proulx (Le sexe des étoiles, Champagne), Gaétan Soucy (L’immaculée conception, La petite fille qui aimait trop les allumettes), Sylvain Trudel (Le Souffle de l’harmattan, La Mer de la tranquillité), Patrick Senécal (Sur le seuil, Les 7 jours du Talion), aux auteurs de romans policiers Jacques Côté (Le chemin des brumes) et de thrillers Jean-Jacques Pelletier (Les gestionnaires de l’apocalypse) aux poètes Claude Beausoleil, Nicole Brossard, Louise Dupré, José Acquelin, ou aux dramaturges Normand Chaurette, Michel-Marc Bouchard, René-Daniel Dubois, Suzanne Lebeau, dont les œuvres, traduites en plusieurs langues, rayonnent hors de nos frontières.

L’histoire du livre et de l’édition au Québec s’entrelace avec une histoire littéraire encore jeune mais aux fondements bien établis, en prise sur le monde et le présent, résolument tournée vers l’avenir. Le Québec compte aujourd’hui quelque 300 maisons d’édition – dont plus de 100 sont membres de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) – signe de l’indiscutable vigueur de cette industrie. La production québécoise est diversifiée et inclut les romans, essais, livres pour la jeunesse, biographies, livres savants, dictionnaires et documents, auxquels s’ajoutent les publications des gouvernements, maisons d’enseignement et associations diverses.

De la terre à la ville

1760-1960
Qu’une littérature d’expression française ait pu se développer sur le continent américain relève en quelque sorte du miracle. Comment s’épanouir et survivre comme francophones au sein d’une écrasante majorité anglo-saxonne, composée de 24 millions de Canadiens anglais et de 310 millions d’Américains? La Conquête anglaise de 1760 aurait dû entraîner l’assimilation des anciens sujets de la couronne de France. Il n’en fut rien, et des récits de Jacques Cartier aux romans de Réjean Ducharme, des poèmes de Gaston Miron à ceux d’Hélène Dorion, de Gabrielle Roy à Kim Thùy, la littérature fut l’un des moyens d’expression culturelle qui a permis aux Français d’Amérique d’affirmer leur existence.

Avant 1940, l’édition de livres au Québec se limite à quelques rares éditeurs auxquels on s’intéresse peu et les librairies importent surtout de France des ouvrages didactiques ou religieux. La Seconde Guerre mondiale marque une parenthèse : au moment où la France, sous occupation allemande, ne peut plus approvisionner ses marchés à l’étranger, Montréal devient un important centre d’édition. De 1940 à 1947, quelque 21 millions de livres sont imprimés, en français, au Québec! Les éditeurs en profitent pour se lancer à la conquête des marchés extérieurs : des livres québécois sont diffusés aux États-Unis, au Mexique, en Argentine, en Algérie… Prospérité de courte durée, car dès la fin de la guerre, la France redevient la puissance éditoriale internationale qu’elle était. Plusieurs maisons d’édition québécoises ferment leurs portes. Celles qui survivent, œuvrant principalement dans le domaine du livre scolaire, ont acquis une grande expertise qu’ils sauront mettre à profit.

Cette époque, marquée par l’omniprésence du clergé et le règne politique de l’Union nationale (1944-1959) dirigée par Maurice Duplessis, période de repli conservateur, sera nommée « la Grande Noirceur » par les historiens. Elle correspond, sur le plan littéraire, à la vague persistante du roman du terroir, dont quelques titres seulement se démarqueront. Trois décennies se sont écoulées depuis le premier best-seller de l’édition québécoise, le roman du Français Louis Hémon, Maria Chapdelaine (1916) – à l’origine de cet exotisme réducteur qui colle encore parfois à la littérature québécoise. Avec Au pied de la pente douce (1944), Roger Lemelin signe le premier roman québécois de la ville, qui devient très présente par la suite. Dans Bonheur d’occasion (1945), Gabrielle Roy décrit la vie d’une jeune femme du quartier ouvrier de Saint-Henri à Montréal; l’œuvre lui vaut le prix Fémina en 1947. Au même moment, Saint-Denys Garneau, Alain Grandbois et Anne Hébert jettent les bases de la nouvelle poésie québécoise, une poésie des profondeurs.

Émergence d'une société moderne

1960-1990
Avec ce que les historiens appellent la « Révolution tranquille », à partir du début des années 1960, la société québécoise se transforme sur tous les plans, accédant à la modernité. Les deux décennies qui suivent verront l’éclosion de la plupart des maisons d’édition québécoises actuelles. Une nouvelle conscience nationale s’exprime à travers les poètes de l’Hexagone et de Parti Pris, Roland Giguère, Gilles Hénault, Paul Chamberland, Fernand Ouellette et Jacques Brault, dont l’engagement culmine dans la célèbre Nuit de la poésie de 1970, captée par le documentariste Jean-Claude Labrecque. Après le renouveau du roman des années 1950 avec André Langevin, Yves Thériault et Gérard Bessette, surviennent les futurs « monuments » de la littérature québécoise : Jacques Ferron (Contes d’un pays incertain), Hubert Aquin (Prochain épisode), Marie-Claire Blais (Une saison dans la vie d’Emmanuel, prix Médicis 1965), Claude Jasmin (Pleure pas, Germaine), Jacques Godbout (Salut Galarneau!), Victor-Lévy Beaulieu (Race de monde), Anne Hébert (Kamouraska) et Réjean Ducharme (L’avalée des avalés). Dans les années 1970, la parole des femmes prend le haut du pavé avec Louky Bersianik (L’Euguélionne), Denise Boucher (Les fées ont soif), Marie Uguay, Madeleine Gagnon, Marie Laberge, Pol Pelletier, Yolande Villemaire et Suzanne Jacob, qui ouvrent la voie aux Élise Turcotte, Monique Proulx et Denise Desautels, auteures phares des années 1990.

Après le scandale et le succès de sa pièce Les Belles Sœurs (1968) écrite dans un langage populaire, Michel Tremblay, dramaturge et romancier, explore toutes les facettes de la vie sur le Plateau Mont-Royal, son quartier d’origine à Montréal, des années 1940 à une époque récente. Parallèlement, les années 70 et 80 sont marquées, dans le roman québécois, par le thème de l’exploration de l’Amérique, grâce à Jacques Poulin (Volkswagen Blues), Monique LaRue (Copies conformes) et Jacques Godbout (Une histoire américaine). Yves Beauchemin, avec Le Matou (1981), et Arlette Cousture, avec Les Filles de Caleb (1985), connaissent un immense succès au Québec comme en France. D’autres voix émergent : Christian Mistral (Vamp), Louis Hamelin, puis plusieurs auteurs néo-québécois, Dany Laferrière, d’origine haïtienne, Marco Micone, venu d’Italie, Sergio Kokis, du Brésil, Abla Faroud, du Liban, Ying Chen, de Chine, redéfinissent la littérature québécoise, élargissant sa conscience et ses frontières. Quelques écrivains anglophones vivant à Montréal, comme Mordecai Richler, Trevor Fergusson et David Homel, trouvent aussi un lectorat québécois.

Bon an, mal an, chaque rentrée littéraire consacre de nouveaux auteurs, tels Bruno Hébert (C’est pas moi, je le jure), Stéphane Bourguignon (L’avaleur de sable), Martine Desjardins (Le cercle de Clara), Hélène Monette (Unless), Maxime-Olivier Moutier (Marie-Hélène au mois de mars), Catherine Mavrikakis (Le ciel de Bay City), Kim Thùy (Ru), Marie Hélène Poitras (Griffintown ), Samuel Archibald (Arvida), Catherine Leroux (Le mur mitoyen), et la liste s’allonge, car la littérature québécoise, moderne, contemporaine, universelle, brille par sa diversité et sa vivacité.

Québec Édition : le développement international

1980-aujourd'hui
Le commerce international ouvre des portes aux éditeurs québécois tout en les soumettant à une concurrence de plus en plus forte sur leur propre marché. Les best-sellers américains, traduits en plusieurs langues, inondent aussi les librairies québécoises et autres points de vente. La mondialisation de l’édition et les innovations technologiques ont permis une production de masse à des prix toujours décroissants. Pour mieux faire face à ces nouvelles conditions, les éditeurs québécois ont tendance, au cours des années 1990, à fusionner ou à se regrouper. Parallèlement à cette concentration, on assiste à l’apparition d’une kyrielle de petites maisons d’édition indépendantes qui se battent pour obtenir une place dans un marché extrêmement concurrentiel. Les succès de l’édition de livres pour la jeunesse, de l’édition scolaire, de l’édition de guides pratiques, de la coédition entre le Québec et la France notamment, renforcent l’industrie.

La mise sur pied de Québec Édition, un comité de l’ANEL dédié au rayonnement international de l’édition québécoise et canadienne de langue française, offre par ailleurs aux éditeurs la possibilité d’accroître leurs chances de percer les marchés étrangers en participant aux diverses foires et salons du livre à travers le monde, de Francfort à Bologne, de Paris à Guadalajara. Le comité se consacre également au développement d’un réseau de contacts visant à aider les professionnels de l’édition, à faire connaître leur production sur les marchés internationaux en participant, entre autres, à des missions commerciales à l’étranger, et en accueillant des partenaires de divers pays.

Après Paris (1999), Guadalajara au Mexique (2003) et Barcelone (2008), le Québec sera l’invité d’honneur de la Foire du livre de Bruxelles, du 26 février au 2 mars 2015. L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) et son comité Québec Édition ont en effet accepté l’invitation des organisateurs de la Foire. Cette invitation permettra à l’édition et à la culture québécoise d’y rayonner dans trois volets : un espace stand où quelque 9000 livres (1300 titres) seront proposés aux visiteurs, une scène d’animation accueillant plus d’une quinzaine d’auteurs et de créateurs d’ici, ainsi qu’une exposition alliant littérature, art et multimédia. Le projet sera piloté par Québec Édition, avec l’appui du gouvernement du Québec : le ministère de la Culture et des Communications, la SODEC, le Conseil des arts et des lettres du Québec et le ministère des Relations internationales et de la Francophonie.

Québec Édition lançait en 2013 Rendez-vous, le programme de fellowship en Amérique francophone. Il accueillera chaque année de cinq à dix éditeurs étrangers au Québec. L’objectif est de favoriser la découverte de l’édition québécoise francophone et le développement d’affaires entre professionnels du livre québécois et d’ailleurs.

Rendez-vous aura lieu en alternance au Salon du livre de Montréal et au Salon du livre de Québec. La première édition se tiendra à Montréal du 17 au 23 novembre 2014.

À l'heure du numérique

1996-aujourd'hui
L’action de diffusion internationale de l’ANEL s’élargit : en 2009, l’Association est fière d’annoncer la mise en place d’un agrégateur de contenus numériques pour l’ensemble de la production éditoriale francophone du Québec et du Canada, en partenariat avec la firme québécoise De Marque, spécialisée dans la diffusion et la distribution de contenus numériques éducatifs et culturels. L’Entrepôt de livres numériques ANEL-De Marque permet aux lecteurs de consulter l’offre de livres numériques en français, de feuilleter des extraits et d’acheter les livres dans des librairies en ligne.

En quelques années, l’Entrepôt est devenu le chef de file incontesté du livre numérique en Amérique du Nord francophone avec des milliers de titres entreposés, la participation de près de 200 éditeurs et des centaines de milliers de publications vendues depuis sa création. Et la croissance s’accélère! Alors que 10 000 titres avaient trouvé acheteur lors des 17 premiers mois d’existence de l’Entrepôt de livres numériques ANEL-De Marque, pas moins de 50 000 titres ont été vendus dans les dix premiers mois de l’année 2011! Le site web vitrine.entrepotnumerique.com présente les livres de l’Entrepôt.

En regroupant leurs forces et en se dotant d’un instrument collectif de vente de livres numériques, les éditeurs d’ici s’assurent que l’édition québécoise maintienne sa part de marché tant domestique qu’internationale. Ils peuvent être fiers, car la plateforme technologique développée en collaboration avec De Marque, non seulement répond aux exigences du milieu en rendant disponibles partout dans le monde les livres qu’ils publient, mais est en train de devenir un modèle à l’étranger, où elle a été adoptée par d’importants groupes d’édition français (Gallimard, La Martinière et Flammarion) et italiens (Feltrinelli, Messagerie Italiane/GEMS et RCS/Rizzoli).

En novembre 2011, L’ANEL et PRETNUMERIQUE.CA mettait en place un projet pilote de permettre aux bibliothèques québécoises d’acquérir et de prêter des livres numériques, en particulier des livres francophones québécois, à leurs usagers. Grâce à la collaboration et au soutien de l’ensemble des acteurs du monde du livre (éditeurs, libraires, entrepôts numériques et bibliothèques publiques), ce projet pilote a été marqué de succès et a permis à une majorité de Québécois d’accéder à du contenu numérique francophone via le site Web de leur bibliothèque. Le prêt de livres numériques en bibliothèque est maintenant accessible dans l’ensemble des bibliothèques publiques du Québec. Le modèle a été développé par le firme De Marque.

Conscients que la vente de livres sous les différents formats numériques se développe rapidement, les éditeurs québécois peuvent s’enorgueillir d’avoir fait vivre au monde du livre, après la musique et la vidéo, son passage inévitable et réussi au numérique.

Raymond Bertin
Rédacteur