A+
A-

Le bousier qui m’a sauvé

Catégorie: Divers
insecte

Au cas où vous ne le sauriez pas, un bousier est un insecte dont la bouse est la condition de vie, de survie et de reproduction. De toutes les espèces qui partagent cette caractéristique peu enviable, la plus célèbre est un coléoptère magnifique : le scarabée sacré. (Si vous êtes à table, ne lisez pas la suite.) Ces petites bêtes fascinantes ont des mœurs pour le moins étonnantes mais astucieuses. Elles forment des capsules de déjections ovines pour y enfouir leurs larves, une seule par « boulette ». De telle façon que l’insecte naissant, dès l’éclosion de l’œuf, puisse avoir à sa portée de quoi se nourrir. Pendant plusieurs jours, le petit s’alimente au rythme de sa croissance rapide à même la capsule dans laquelle il est enfermé. Il paraît au jour une fois ses réserves alimentaires épuisées, prêt à affronter son environnement. Bientôt, il se fera à son tour artisan bousier, fabriquant de cocons protecteurs aux formes parfaites et magnifiques, aux seules fins de donner la vie. Le scarabée sacré, dont la physionomie est déjà un chef-d’œuvre de sophistication, se paie la coquetterie de donner à ses « capsules » la forme d’une poire. Pas une boule ni même un rouleau comme ses lointains cousins. Non, une poire, rien de moins. Et à s’y méprendre, je vous prie de me croire.

Tout cela, je l’ai appris alors que j’avais douze ans. C’était il y a plus de quarante ans, mais je m’en souviens comme si c’était hier. Un professeur nous avait passé un texte décrivant avec force détails les mœurs de ces insectes qui vivent dans des pays lointains. L’affaire a suscité chez moi un vif intérêt, au point de me pousser à la bibliothèque municipale pour y emprunter le livre dont l’extrait était tiré. Un petit livre poussiéreux, qui racontait non seulement le scarabée, mais bien d’autres insectes aussi. Je l’ai tout lu. Pour la première fois de ma jeune vie, je lisais un livre (presque) sans images, de la première à la dernière page. Ce ne fut pas sans effort, mais ma curiosité était sans cesse relancée. J’y suis arrivé. Une victoire. Et pour cause.

Plusieurs années plus tard, j’ai compris que mon apprentissage lent, très laborieux de la lecture, avait une raison précise. Je n’étais ni paresseux ni simple d’esprit. Simplement dyslexique. Sérieusement. L’acte de lecture était un combat démesuré. J’aurais pu ne jamais le gagner. Il a suffi qu’un professeur grand pédagogue me mette sous le nez un texte qui a éveillé ma soif de savoir pour tout déclencher, et de façon irréversible. J’ai beaucoup souffert pour acquérir un rythme de lecture satisfaisant, dont la sensation de l’effort ne se fasse pas trop sentir. Mais j’y suis arrivé. J’aurais pu décrocher, comme bien d’autres. Heureux bousier qui m’a sauvé la vie.

J’ai oublié cet épisode de mon existence pendant longtemps. Un jour, je ne sais plus comment, ce souvenir a refait surface et, avec lui, le nom de l’auteur et de l’ouvrage : Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques. Un auteur scientifique du XIXe siècle dont la rigueur n’avait d’égal que le style. Un vrai chef-d’œuvre de précision, de grâce et de style. Il y a dix ans, j’ai mis la main sur son œuvre complète que je me suis mis à relire, avec la même jubilation que la découverte d’origine. Parmi les plus de 2000 pages de descriptions et de réflexions, tant scientifiques que philosophiques, je suis tombé sur ce passage qu’il vaut la peine de citer : « Il est pour chacun, suivant la tournure de ses idées, certaines lectures qui font date en montrant à l’esprit des horizons non encore soupçonnés. Elles ouvrent toutes grandes les portes d’un monde nouveau où doivent désormais se dépenser les forces de l’intelligence : elles sont l’étincelle qui porte la flamme dans un foyer dont les matériaux, privés de son concours, persisteraient indéfiniment inutiles. Et ces lectures, point de départ d’une ère nouvelle dans l’évolution de nos idées, c’est fréquemment le hasard qui nous en fournit l’occasion. Les circonstances les plus fortuites, quelques lignes venues sous nos yeux on ne sait plus comment, décident de notre avenir et nous engagent dans le sillon de notre lot. »[1] J’en suis remué chaque fois que je relis ces lignes. Elles expriment ce que son auteur m’a permis de vivre.

Chaque jour, je suis conscient que des milliers de jeunes sont tenté de démissionner de l’école, du savoir et de la lecture qui y donne accès. Je sais pourtant qu’il existe pour chacun un bousier, un Fabre et un professeur qui font la différence.

Je n’ai pas d’autre raison de consacrer ma vie au livre et à la promotion de la lecture.

 

P.S. : Ceci est le dernier texte hebdomadaire avant la pause de l’été. Le blogueur sera de retour au mois d’août.




[1] Jean-Henri FABRE, Souvenirs entomologiques – tome 1, Paris, Robert Laffont, 1989, p. 148

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Articles récents

Partout la culture – Politique québécoise de la culture : Présentation de l’ANEL

Partout la culture – Politique québécoise de la culture Présentation de l’ANEL […]

L’humour transcende les générations

« Je crois qu’être drôle n’est le premier choix de personne », […]

Silence radio

Depuis l’automne, sans parler strictement de « silence radio » de Québec, on peut […]