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La mythologie numérique

Catégorie: Divers
Numérique

Quand il s’agit du numérique en édition, je m’étonne du poids que pèse l’irrationnel dans certains raisonnements. Entre autres, cette prophétie de disparition rapide du livre papier, comme de toute forme d’édition sur support imprimé. On se croirait aux époques les plus excitées du millénarisme : une chose mystérieuse se tapirait dans les coulisses du réel, prête à tout dévorer sur son passage. Sans crier gare, à un moment qui est « imminent », toute l’édition basculerait brusquement dans l’inédit, l’immatériel et le cyber possible. Plus rien de ce que nous connaissions n’existerait : seule resterait ce que permet la logique binaire. La conversion des masses lectrices serait obligée, facile et instantanée. Quant aux misérables artisans des métiers de la filière livres, désormais désœuvrés, ils n’auraient qu’à pleurer leur incapacité à avoir négocié le virage avec clairvoyance, courage et esprit « entrepreneurial ». Le vieux monde s’en serait allé; le nouveau verrait enfin le jour. On croirait entendre un vilain mélange de Jim Jones, saint Jean Baptiste et Steve Jobs. Pitié : réveillez-moi!

En fait, tous les gens qui sont sérieusement engagés dans l’aventure du numérique peuvent le confirmer : il n’y a pas de mystère insondable, il n’y aura pas de miracle subit et les évolutions des comportements des clients-lecteurs sont multiples et à vitesse variable. Le livre numérique est un marché dont les contours et les règles sont en processus constant de définition et de redéfinition. S’y côtoient des géants qui s’imposent en imposant leurs règles à tous, et une constellation de petits qui naissent et survivent, sans garantie de lendemain. Industrie encore juvénile, certaines leçons peuvent être tirées avec prudence de sa jeune histoire, sans évidence que ce soit valide l’an prochain. Toutefois, le caractère brouillon des règles actuelles du marché ne doit pas être pris pour une brume mystique. C’est compliqué, mais c’est compréhensible et explicable. Il n’y a pas de force obscure à l’œuvre. Seulement des acteurs qui se battent, souvent brutalement, dans un match inéquitable pour tirer leur épingle du jeu et dans un marché en redéfinition continue.

En alimentant des propos surréalistes sur le numérique, parfois bien malgré nous,  il se pourrait bien que l’on fasse le jeu de ceux qui ont intérêt à ce que l’on accélère l’affaiblissement possible du marché traditionnel de l’édition pour faire tourner la boutique de la cyber industrie. Pourtant, il n’y a pas de fatalité ni d’issue inexorable : nous avons le devoir de garder la tête froide, de faire l’effort de comprendre les règles du jeu en changements incessants, et de rester actifs comme éditeurs de livres numériques pour tirer le meilleur profit possible de la situation. D’ailleurs, nous pouvons être fiers d’avoir été des pionniers au Québec en le domaine.

Au solde, il n’y a d’avenir ni dans l’attentisme ni dans la fuite en avant. Et surtout pas dans la fatalité. Alors, organisons nous pour ne pas donner raison à ceux qui sont plus affamés de cartes de crédit que de savoir et de culture.

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