A+
A-

La menace silencieuse

Catégorie: Divers
Copyright

Il y a des maux qui font du bruit, qui apparaissent et se manifestent au grand jour. Et il y a les maladies silencieuses, celles qui vous attaquent de l’intérieur, longues à sonner la cloche des symptômes évidents. L’érosion continue du droit d’auteur est de cette dernière catégorie : le mal est diffus; il affaiblit le corpus de création à petit feu, sans que trop de gens s’en aperçoivent ou s’en émeuvent. Le Canada est un leader dans le domaine du torpillage du droit d’auteur. Désormais, le pays est cité en exemple dans le monde entier par les juridictions qui veulent en profiter pour « libéraliser » l’accès sans compensation aux œuvres de création. Un nouvel axe du mal se dessine. L’arme de destruction massive est lavée à l’eau de javel législative, donnant au pillage une apparence de légalité. Mais, comme on le sait, tout ce qui est légal n’est pas moral. Les gouvernements sans gêne se mettent à l’abri de deux lobbys qui leur donnent le prétexte à tout et au pire : les institutions universitaires et les pays émergents.

Le cas des universités est pathétique. Au pays (pour l’instant, surtout au Canada anglais, mais ce n’est qu’une question de temps avant que le mal n’atteigne le Québec), elles se réjouissent à qui mieux-mieux de la nouvelle loi sur le droit d’auteur : elles y trouvent une occasion de faire des économies en ne payant plus (ou presque plus) pour l’usage des œuvres sous copyright à des fins éducatives. Ainsi, l’immense patrimoine de création est traité comme un buffet chinois all-you-can-eat. Que les administrations universitaires y trouvent leur compte, on peut comprendre leur point de vue gérant-de-caisse-pop. Que le corps professoral s’en fasse complice, c’est une autre affaire. Comment ceux et celles qui sont au cœur de la recherche et de l’innovation peuvent-ils accepter de voir leurs écrits dévalorisés à ce point? Mystère. À ceci près : rappelons que l’Internet, bien qu’il ait été créé par le génie militaire, a connu son développement d’usage d’abord en contexte universitaire, avant de devenir une affaire publique et commerciale. Pour bien des intellectuels universitaires, le droit à la libre expression et à la libre circulation des idées vaut plus que tout, y compris leurs propres travaux. À l’exception notable de ceux qui peuvent mettre leurs recherches et trouvailles à l’abri de brevets. Car, pour ajouter l’injure à l’insulte, les « vraies affaires » (ie. : celles qui sont monnayables en espèces sonnantes et trébuchantes) peuvent échapper à la passoire à gros trous de la loi sur le droit d’auteur en se protégeant sous l’ombrelle solide de brevets. Ainsi, l’État a choisi de créer deux classes sociales d’ayant-droit. Une injustice grave et un scandale. Pour corriger le déséquilibre, je serais personnellement intéressé à militer en faveur d’un assouplissement de la loi sur les brevets biomédicaux, pharmaceutiques, informatiques, etc. Évidemment, aux seules fins d’éducation, de formation et de culture scientifique, cela va de soi…

Le deuxième allié des tenants de « l’ouverture » est formé d’un groupe de pays en voie de développement. Cette question est délicate. Les moyens y sont limités et l’accès à l’éducation est LA clé de leur avenir. En ce sens, plusieurs d’entre eux font pression pour que les œuvres leur soient accessibles à des conditions « abordables ». L’ennui, c’est que leur argument est instrumentalisé par d’autres pays qui sont beaucoup plus avancés dans leur développement économique pour affaiblir le droit d’auteur… En plus, ils ouvrent la porte au pillage de leur propre patrimoine de création. En fait, si le contexte international était plus sain en ce qui regarde le droit d’auteur, la question du statut des pays émergents serait moins complexe à traiter. Au solde, ce n’est pas en affaiblissant le droit qu’on leur permettra de se développer. Le défi de l’accès à l’éducation et à la connaissance ne se règlera pas sur le dos du droit d’auteur.

*

Il y a des maladies auxquelles on préfère ne pas songer. Ce qui ne les empêche pas de progresser. N’attendons pas pour agir. Quand les symptômes apparaissent, la cure devient parfois plus ardue.

 

(Les opinions exprimées sur les blogues de anel.qc.ca sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement l’opinion de l’Association nationale des éditeurs de livres ou de sa direction. Soucieuse de la libre opinion, l’ANEL ne corrige pas les affirmations ou déclarations des auteurs indépendants ou des commentaires qu’elles suscitent. Elle s’assure cependant que le ton des textes et commentaires demeure en tout temps respectueux.)

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Articles récents

Partout la culture – Politique québécoise de la culture : Présentation de l’ANEL

Partout la culture – Politique québécoise de la culture Présentation de l’ANEL […]

L’humour transcende les générations

« Je crois qu’être drôle n’est le premier choix de personne », […]

Silence radio

Depuis l’automne, sans parler strictement de « silence radio » de Québec, on peut […]