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La littérature ou la liberté de l’intime

Catégorie: Divers

Dernièrement, un débat s’est ouvert sur le fait que les libraires reçoivent des aides gouvernementales alors qu’ils ne vendent pas seulement des livres québécois, quand les éditeurs québécois sont financés, par le fédéral, uniquement sur leur production de livres d’auteurs québécois ou canadiens.

Si cette différence d’approche peut être frustrante pour les éditeurs, elle soulève cependant la nécessité de prendre garde à faire le procès des libraires dans leur défense de littératures venues d’ailleurs.

Pour illustrer mon propos, j’aimerais vous amener sur le chemin du lien qu’entretient chaque lecteur.trice avec un écrit, qui relève d’une douce liberté de l’intime.

Se plonger dans une œuvre apporte une liberté imaginaire forte sur ce que chacun.e voit, projette, s’invente. Dans un roman, la façon de se représenter la Thérèse de Michel Tremblay est propre à chacun.e. Mon image des personnages d’Entre ciel et terre, le roman de Jón Kalman Stefánsson que je viens de dévorer, est la mienne.

Dans cette relation que chaque lecteur.trie tisse avec une histoire, un univers, il y a une liberté précieuse, qui viendra nourrir la représentation que nous nous faisons des personnages rencontrés, des moments racontés, des images. Se croisent alors l’intimité du romancier.e qu’il livre en toute liberté, et celle du lecteur ou de la lectrice, qui se plonge dans toutes ses images en y fondant les siennes. Les référents qui bâtissent les personnages forts, les émotions explorées ou découvertes, les révoltes devant l’injustice, les peurs naissantes ou les tensions intimes, tout cela participe à une formidable toile que chacun.e tisse, pour son plus grand bonheur. Et là où l’un.e n’a ressenti qu’ennui, un.e autre a aimé l’immobilité, a plongé dans les interstices, la suspension ou le détail d’un moment.

C’est la force de la littérature. Offrir à nos esprits, nos trajectoires de vie, des textes qui nous parlent, racontent des relations humaines, et, parfois, nous en ressortons grandi.e.s. Découvrir ce qu’une jeune femme vit quand sa mère se suicide, plusieurs années après des souffrances schizophrènes avec Delphine de Vigan et son Rien ne s’oppose à la nuit (JC Lattès). Vivre la découverte du sexe et de ses traumatismes avec Annie Ernaux et ses Mémoires de fille (Gallimard). Suivre les destins des femmes innues dans Nirliit de Julianna Léveillé-Trudel (La Peuplade),  et ceux des enfants métis des travailleurs de la construction, jamais reconnus par leurs pères de passage. Vivre le stress intense du personnage du Plongeur de Stéphane Larue (Le Quartanier) dans les cuisines de Montréal et entendre la voix de Bébert…  Tous ces personnages, ils m’habitent aujourd’hui. Ils me constituent. Ils m’ont construite. Certains sont passés comme une brève rencontre agréable, mais vite oubliée, d’autres m’ont tellement chamboulée que j’y repense encore comme on pense à une vieille amie qu’on aurait perdue de vue, mais à qui on repense avec émotion.

C’est cette liberté, dans l’intimité de faire sienne une histoire et lui donner une teinte intérieure qui fait que les livres font grandir. Et dans ce que chacun.e se construit, il y a des multitudes d’univers, venant des quatre coins du monde, qui nous forgent.

Alors dans le débat sur la place des livres étrangers dans les librairies, où les éditeurs se sentent délaissés, il y a un mauvais procès dont la littérature ne sort pas gagnante. Comprenez-moi bien, nous avons besoin d’une littérature d’ici forte, qui nous creuse l’âme dans tous les sens, nous chamboule et nous questionne. C’est Miron qui disait que Tous les pays qui n’ont pas de légende seront condamnés à mourir de froid. Nous devons continuer, éditeurs et libraires, à faire découvrir les voix d’ici, pour que notre culture ne meurt pas de froid.

Mais libraires et éditeurs sont sensibles aux voix venues d’ailleurs, pour les romanciers comme pour les essayistes. Les éditeurs sont curieux de la littérature islandaise. Les Québécois.e.s lisent des romancier.e.s islandais.e.s. Pensons à Rosa Candida, publié chez Zulma, pensons aux polars d’Indridason publié au Seuil ou au grandiose Stefansson publié chez Gallimard, et dernièrement, la Peuplade, avec ses fictions du Nord, nous a ouvert de nouveaux horizons, avec l’islandais Girdir Eliasson ou la Groenlandaise de Niviak Korneliussen.

De la même manière que les éditeurs sont curieux de littérature étrangère, en essais, ils sont aussi curieux de faire connaître des analyses éclairantes pour que le débat d’idées puisse être digne de ce nom. Marx ou Platon ne sont pas publiés chez des éditeurs québécois, et un libraire qui ne les tiendrait pas dans sa section philosophie ne serait pas très sérieux… Les sciences humaines se construisent autour de traditions intellectuelles, de confrontations de points de vue et, à ce chapitre, les analyses d’un Chomsky ou d’une Hannah Arendt sont indispensables. Nous avons besoin de nos essayistes pour décrypter notre société, de Pierre Vadeboncoeur à Alain Deneault en passant par Micheline Dumont ou Martine Delvaux. Ils et elles ont lu des penseurs d’ici et d’ailleurs pour construire leur propre regard sur le monde.

Ceci étant dit, cela ne réglera pas le fait qu’en tant qu’éditeur, publier un auteur français ou traduire un Uruguayen, un Américain ou un Islandais nous nuit financièrement  dans le calcul de nos subventions, au fédéral comme au provincial. Il y a là un problème complexe, auquel il serait sans doute temps de s’attaquer. Même si la publicité de Dan Brown de Renaud-Bray dans le métro avec le logo de la SODEC nous a fait grincer des dents, aborder ce problème en s’attaquant strictement aux libraires est prendre le problème du mauvais côté, à mon humble avis. Nous devons avant tout rendre notre littérature incontournable aux yeux des libraires  et faire en sorte que chaque expérience intime de lecture de nos écrivain.e.s devienne des références communes.

Sur ce, je vous souhaite beaucoup de lectures vivifiantes pendant ce temps d’arrêt des fêtes. Je vous souhaite surtout beaucoup de libertés littéraires.

 

 

 

* Les opinions exprimées dans les billets du blogue n’engagent que les intervenants et ne reflètent pas nécessairement les positions de l’ANEL.

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