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L’assurance stabilité

Catégorie: Divers

Les grands lecteurs sont la police d’assurance stabilité économique du monde de l’édition. C’est du moins une des conclusions à tirer des propos tenus par le professeur Olivier Bessard-Banquy[1], qui a dirigé dernièrement un atelier de réflexion avec un petit groupe d’éditeurs d’ici de passage à Paris. Le raisonnement est le suivant. Ces grands lecteurs, qui lisent plus d’une vingtaine de livres par année, n’ont cure du prix des livres ni des fluctuations du contexte économique. Dans leur quotidien, la lecture se situe au même niveau que les autres besoins vitaux : manger, se loger, guérir. Comme ils représentent une clientèle fidèle, ils assurent un flux continu de ventes. D’où le fait que, jusqu’à la crise économique et financière amorcée en 2008-2009, le marché du livre aurait été étonnamment épargné des soubresauts du commerce de détail. Cette hypothèse tient la route à deux conditions : la continuité des achats est la plus évidente; la deuxième est le volume. En effet, ces grands lecteurs doivent être en nombre suffisant pour générer un chiffre d’affaires conséquent; un fonds de commerce, pour dire les choses simplement. Et c’est là où ça se gâte… En effet, non seulement leur nombre diminue, mais en plus, la définition même de « grand lecteur » s’affaiblit. De moins en moins nombreux à lire de moins en moins de livres. Conclusion : la police d’assurance du monde du livre n’a plus la force qu’elle avait. Les premiers signes d’érosion apparaissent. Désormais, la stabilité risque de coûter plus cher.

Tout cela est vrai pour la France et une bonne partie de l’Europe. C’est sans doute probable aussi chez nous, bien que nous manquions cruellement d’études longitudinales pour l’étayer. Ce qui est sûr, c’est que cette nouvelle source de fragilité s’ajoute à une situation déjà précaire chez nous. Nous n’avons pas encore fini de construire la maison qu’elle est déjà éprouvée par un affaissement de terrain. Nous ne formons pas une société de lecteurs à pleine maturité. Peu s’en faut! Nous avons du retard à rattraper : déficit structurel, historique et culturel de lecteurs, faut-il le rappeler?

J’aime à dire que le livre est un métier de lenteur où l’on se dépêche lentement. Pourtant, les signaux d’urgence sur le tableau de bord s’allument de plus en plus vite, et en plus grand nombre. Et je crains fort que les assurances ne couvrent pas la totalité des risques que nous encourons.




[1] Olivier Bessard-Banquy est professeur à l’Université de Bordeaux III. Spécialiste du monde de l’édition, il s’intéresse particulièrement à l’évolution des comportements de lecture. Il dirige Les mutations de la lecture, paru aux Presses universitaires de Bordeaux en 2012.

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