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L’art d’apprécier la piqûre du moustique

28 mai 2013, par
Catégorie: Divers

Dieu citharède – Apollon

Et vous, Muses de l’hélicon

Inspirez-moi, – je chante les flûtes muettes

Tombées

Des lèvres mortes, et glacées

Des poètes

 

Carl Brouard, « Invocations », Anthologie secrète

 

Les moustiques en Haïti sont aussi petits et bruyants que ceux de mon enfance. Rien à voir avec leurs confrères de la forêt boréale, dont le silence camoufle une arme redoutable. N’empêche que j’ai quitté Haïti les bras et les jambes tatoués de baisers rouges qui m’ont démangée longtemps après mon retour. Haïti ne s’est pas contenté de marquer mes sens et mon esprit. Il s’est assuré de laisser ses empreintes sur ma peau.

Dans l’avion, j’avais du mal à rester tranquille, luttant contre le reflexe de gratter. Par désespoir, j’ai sorti mon ordinateur, espérant distraire mes doigts sur les touches du clavier. Dès que j’ai remonté l’écran, une série de documents s’affichèrent sur mon bureau comme autant de rappels à l’ordre. Un article demandé pour un collectif, un autre dont les éditeurs attendent toujours les modifications finales, un plan de cours en chantier, ma thèse de doctorat que je transforme en manuscrit depuis trois ans, des textes en anglais, des textes en français, des extraits copiés de quelque part, mais jamais recollés, me dévisageant avec ce regard culpabilisant des enfants abandonnés. Un après l’autre, je les ai réduits, les repoussant dans la marge de mon écran. Tout en moi refusait de revenir à la routine, car on ne revient tout simplement pas d’un voyage comme celui des Rencontres québécoises en Haïti.

Demandez-le à n’importe quel immigrant. Il vous le dira: Vous avez beau rentrer dans votre pays d’origine, si vous avez voyagé, si vous avez osé laisser l’ailleurs vous habiter, vous n’y revenez jamais vraiment. Gare à ceux qui vantent leur capacité de se retrouver dans n’importe quelle ville. Il est bien plus facile de maîtriser l’art de passer à côté des choses que celui de voyager.

Loin sous ma pile d’obligations, se cachait un texte qui a beaucoup plus à m’en vouloir que les autres. Un texte qui me rappelait une promesse brisée. Autant d’univers que j’avais tendrement cultivés pendant ma résidence à Londres. De retour à Montréal, je l’avais relégué au fond de ma mémoire, ayant été trop occupée à me ré-enraciner. Du coup, je ne visitais plus aussi régulièrement mes personnages. Les paysages que j’avais commencé à peindre avec patience et minutie, restaient de plus en plus longtemps au niveau des grands traits. Tellement longtemps en fait que l’encre s’asséchait et se fissurait sur ma page.

Dans l’avion qui me ramenait de Port-au-Prince à Montréal, je l’ai retrouvé, écrasé par tous les autres textes. Malgré cela, il m’a paru souriant et accueillant. Pas une trace de rancune entre ses lignes. C’est à ce moment que j’ai compris ce que mon corps dévoré par les moustiques cherchait à me dire. L’écriture, voyez-vous, démange comme une vieille piqûre. Elle refait surface de temps à autre pour rappeler la cicatrice qu’elle a marquée dans la peau. La mienne est encore jeune et rouge sang. Je l’avais domptée pendant presque deux ans. Pourtant, il a suffi d’une semaine dans le pays des moustiques pour qu’elle resurgisse aussi fraîche et puissante que la première fois.

Les moustiques qui m’ont piquée venaient surtout de Port Salut et de Thomassin. Je le sais pour la simple raison qu’à Port-au-Prince nous séjournions dans des chambres climatisées. À Port Salut, à la résidence d’écrivains, Les passagers du vent, seul un rideau moustiquaire suspendu par-dessus le lit – assez romantique d’ailleurs – me séparait des petits monstres qui ne se gênaient pas de me chuchoter leur présence dans l’oreille toute la nuit. J’imagine combien le rideau devait les faire rire. Et que dire de la magnifique terrasse de la maison d’écrivains Georges Anglade à Thomassin? Pour respirer l’air pur au rythme de la poésie chantée, quelques piqûres s’imposaient.

Ce sont des lieux d’une grande beauté. Plus différentes, ces maisons ne peuvent guère l’être. Une est juchée à l’épaule d’une montagne, l’autre est bercée par le va et vient des vagues. Les deux, par contre, ont cela en commun : Point de frontière entre le dehors et le dedans, entre l’animal, le végétal et l’humain. Portes et fenêtres sont laissées grandes ouvertes. Les couloirs rattachent le ciel aux chambres et les murs ne touchent pas tout à fait le plafond. Nous circulions au sein de ces lieux aussi librement que le vent.

Aux Passagers du vent, nous étions arrivés au cœur de la nuit après une belle soirée de poésie et de théâtre aux Cayes. Plus tôt dans la journée, la route vers les Cayes avait été plus longue que prévu, de sorte que nous étions rendus au rendez-vous avec un peu de retard. Malgré cela, malgré la chaleur aussi – ne l’oublions surtout pas – les gens nous avaient attendus. Ils étaient venus accueillir un enfant du pays, Rodney Saint-Éloi et écouter sa poésie récitée par une fillette de 10 ans dont la voix aurait déplacé les montagnes si elle le désirait. Dans une petite salle, pleine à craquer, nous avons eu droit à du chant qui nous a émus jusqu’aux larmes et à des mises-en-scène qui, baignées dans l’humidité ambiante, extrayaient la rosée des mots.

Tout un autre spectacle nous attendait aux Passagers du vent. Des centaines de grillons chantaient à la lumière des étoiles et les chiens, irrités de nous voir envahir leur territoire, se sont mis à japper en symphonie à leur tour. Un, plus curieux que les autres, est venu nous visiter alors que nous nous installions dans nos chambres. Au lendemain, c’est la grenouille qui a annoncé le lever du soleil, ne se fiant pas aux coqs qui nous avaient fait de fausses alarmes la nuit durant. Quelques minutes plus tard, une poule qui semblait s’être égarée se promena un peu au salon avant de nous tourner le dos. Autour de nous, des arbres fruitiers de toutes les saveurs, amandiers, arbres véritables, arbres à pain, et un magnifique jardin de fleurs et de bougainvilliers. Nous étions au cœur de la campagne.

Avant nous, peintres, photographes, poètes avaient eu le bonheur d’y donner vie à leurs œuvres, parsemant la maison des Passagers du vent de petits souvenirs de leur séjour. Un nom inscrit sur le mur, des tasses de café usées dans la cuisine, des chaises côté-à-côte, face à face, au tour de la table, des mots griffonnés sur des bouts de papier, et des serviettes pour ceux qui aiment écrire en conversant avec la mer. Des traces laissées comme des bâtons de relais aux prochains résidents.

Cela étant dit, écrivains, soyez avertis! Si vous pensez vous installer à un bureau pour écrire, vous ne le trouverez pas. Si, pour écrire, il vous faut le confort d’une chambre d’hôtel et du déjeuner commandé par téléphone, vous aurez faim. Dans ce paradis sans frontières, la seule certitude est celle de la piqûre du moustique.

Alors, si vous voulez vraiment écrire, je n’ai que ceci à vous dire: Prenez le bâton et laissez tomber le bureau et l’ordinateur. Ouvrez le rideau moustiquaire. Pour écrire, il suffit de traverser la frontière des hommes, des bêtes et des fruits. Anéantir tout ce qui sépare le dehors du dedans de soi-même.

Laissez-vous dévorer par les moustiques qui portent le sang des poètes et savourez en autant de mots et de vers le désir de gratter.

1 commentaire

  1. Aude-Claire Fourot

    Quelle plume! Un très beau texte que je vais m’impresser de partager!
    Amitiés,
    Aude-Claire

    Répondre

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