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J’écris

Catégorie: Divers

Je mets ma voix dans des mots. J’abandonne ma vie aux mots. C’est ainsi que j’existe. J’écris la nuit. J’écris le jour. Écrire est un verbe d’action. J’ai commencé très tôt à écrire. Adolescent, j’avais capté dans ce mot un supplément d’être. J’avais alors un regard, un horizon et toute la lumière de Port-au-Prince. 

Puisque je m’affirmais. J’existais. Je me racontais des histoires. Je dialoguais avec mes ombres. Je dialoguais aussi avec les étoiles. Je m’exerçais à ce métier que j’appellerais plus tard, une fois devenu écrivain, livraginaire, livreur d’imaginaires. Je négociais avec divers imaginaires. Je voyageais et me déplaçais entre les phrases, m’affublant de multiples identités. Je dessinais ma propre aventure, et la légende de mon double. J’étais à la fois moi-même et l’autre. 

Plus tard, au Collège Canado-Haïtien, j’ai écrit des lettres pour motiver les absences des élèves de la classe dont j’étais le président. J’écrivais des lettres d’amour pour mes copains. S’est glissé doucement en moi le pouvoir des mots. J’ai passé longtemps à méditer sur le fait qu’une simple phrase pouvait ou non donner couleur et sens à une vie. 

Je faisais confiance aux mots et me mettais en danger, avec les mots, paradoxalement. Je me suis longtemps interrogé sur le mythe de Robinson Crusoë. La réponse a été toujours pour moi la possibilité d’un livre (Robinson lisait la bible) contre la tentation de la solitude. Le fantasme d’écrire ou de lire (Je confonds à dessein ces deux verbes) est d’autant plus fort qu’elle nous place au cœur chaud et convulsif du monde. Ma grand-grand-mère Tida qui m’a appris à lire, elle, ne savait pas lire. J’entends sa voix encore dans ma tête. Elle me disait en créole Sèlchans ou se liv. Ta seule chance demeure les livres. Tida m’a fait don de l’alphabet. Elle m’a communiqué cet héritage précieux qu’elle ne maîtrisait pas. J’écris peut-être pour rester près de Tida et de son rêve. 

Je pense également à quelques amis d’enfance, Cacadiable en particulier, qui ne savaient pas lire. Je mesure la distance qui nous sépare, et ce que le destin a fait de nous. 

Lire, écrire, ces deux verbes m’ont sauvé. 

C’est pourquoi mes phrases résonnent comme des chansons douces. 

Comment écrire ? 

Y a-t-il une manière ou un mode d’emploi ? 

Je laisse le soin à d’autres (spécialistes, érudits, professeurs, auteurs éminents) de vous livrer des conseils, de monter des stratégies d’écriture à votre intention. Pour ma part, je me contenterai d’évoquer la passion de regarder le monde avec étonnement. 

J’écris. 

Les phrases me jouent souvent de mauvais tours et n’atterrissent pas. Quand elles arrivent, je suis tel un enfant dans un magasin de jouets. Une amie auteure a prononcé ce matin de décembre le mot avènement. J’ai passé la journée avec ce mot. Il y a assurément des techniques, des lieux d’écriture, des perspectives, des émotions, il y a surtout le mot qui déborde jusqu’à apercevoir qu’écrire est l’activité la plus merveilleuse qui soit, puisqu’elle ne se soumet à aucun principe, aucun lieu, aucun dieu, aucune maîtresse, sinon le dérèglement des sens. 

Si on pouvait mettre dans les mots tout ce qu’on vit, vivre serait alors une fête. N’écrit-on pas pour devenir une meilleure personne ? J’ai écrit hier une lettre à David, un ami wendat qui rêve d’écrire. Je lui ai dit que l’écriture n’est que cette angoisse d’origine. L’angoisse d’être né, de grandir et de mourir. 

Du plus loin que je remonte, je revois la page à griffonner, j’imagine l’émoi de celle qui voit surgir sous ses yeux éblouis une fleur qu’elle prend pour une forêt, une mer qu’elle appelle un oiseau marin. Le langage est cette aventure par laquelle l’être existe. Écrire nous maintient éveillés et vivants. Écrire forme à la fois notre pensée et notre existence. 

J’écris. Donc, je suis. Nous sommes ensemble à rêver et à repousser les tentations totalitaires et les bêtises monumentales qui nous font signe.

Rodney Saint-Éloi, écrivain et éditeur de Mémoire d’encrier

Ce texte a été publié dans Collections, vol. 5, no 1, mars 2018, sur le thème Écrire

Photo de Rodney Saint-Éloi en page couverture : Pascal Dumont

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