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Gide avait raison

Catégorie: Divers
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Je suis entré en édition un peu sans le savoir. On m’avait demandé de donner un coup de main à une équipe de rédaction d’un ensemble pédagogique destiné à des élèves du secondaire. Je me suis donc naïvement ajouté au groupe de conception qui y travaillait déjà depuis plusieurs mois… sans qu’une ligne ne soit encore écrite. Des enseignants, pédagogues, chargés de projet, etc. se retrouvaient autour d’une table pour faire avancer le projet. Les deux coauteurs avaient un beau concept, une kyrielle de situations d’apprentissage en banque, des objectifs et des contenus imposés par le programme. Et une grande page blanche en guise de manuel de l’élève. Devant l’obligation d’écrire, ils étaient tantôt paralysés, tantôt perdus dans des propos sans intérêt. Leur génie n’arrivait pas à se couler dans le tuyau très serré de la plume. Pour ma part, je n’avais aucune de leurs compétences spécifiques. Je connaissais un peu la matière. Leur concept m’inspirait. Les contenus obligatoires ne me contrariaient pas trop. Je me suis mis à écrire, à écrire, et à écrire. En gros, une heure de préparation pour chaque heure d’écriture. Les coauteurs s’y sont reconnus.  Tous les –logues réviseurs ont redressé les travers pédagogiques. J’ai sué sur certains sujets qui n’excitaient rien en moi. Au solde, nous sommes arrivés au bout du chemin, un livre en main.

Ce fut pour moi la plus efficace des écoles d’écriture, la Sparte de la rédaction. Chaque ligne écrite sous la contrainte, sous la surveillance de dix préfets de discipline prêts à sortir la gomme à effacer, le ciseau et le commentaire dévastateur. Un exercice de libération des contraintes innombrables, parfois absurdes, pour retrouver chaque jour le plaisir d’écrire. Et, comme par hasard, les pages les plus appréciées ont été celles qui ont procuré le plus de satisfaction à créer. Il y eut des soirs de désespoir profond. Et des matins de satisfaction plénière. On eut dit que toutes les planètes de la galaxie pédagogique s’étaient parfaitement alignées : le mot juste, le style adéquat, le contenu précis, le genre qui s’impose. « L’art naît de contraintes », disait Gide. Depuis que je suis passé par là, j’en suis intimement convaincu.

Dans le monde du livre et de l’édition, il arrive que l’on regarde de travers les auteurs de manuels scolaires, comme s’ils n’écrivaient pas de vrais livres et donc, qu’ils n’étaient pas de vrais créateurs. Évidemment, je n’en crois rien. Au contraire. Seuls les vrais auteurs peuvent survivre à un tel régime. Car seulement les plus doués ont la force de dégager une zone de liberté intérieure pour écrire des textes vifs, qui suscitent l’envie d’apprendre. Plusieurs s’y essaient. Quelques-uns y arrivent.

Je ne suis pas de cette glorieuse catégorie.  Heureusement pour les élèves du Québec! Mais je profite de ma position de président de l’ANEL pour saluer le talent de la corporation mal-aimée des auteurs de manuels scolaires. Des auteurs à part entière. Des auteurs de talent.

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