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Embrasser ses contradictions

23 septembre 2014, par
Catégorie: Divers
Numérique

Hier encore, on me demandait : « Pourquoi, chez Lux, avez-vous décidé de vendre des livres numériques? » Je ne sais pas pourquoi, mais cette question, à chaque fois qu’on me la pose, me force à y repenser, en fait, à me la reposer.

Bien sûr, il y a la réponse simple : si l’on veut être vecteur de changement social – et, chut! c’est notre ambition secrète –, il nous faut diffuser le plus largement possible les idées qu’on défend, le but étant de trouver le lecteur là où il se trouve et non de parler à un petit groupe déjà convaincu. Ainsi, si de nouveaux espaces de diffusion s’ouvrent, nous avons en quelque sorte le devoir d’« occuper la place » comme on en occuperait d’autres dans la vie citoyenne, afin de faire passer un discours différent, de faire entendre des voix qui spontanément dans l’espace public et médiatique tel qu’il est structuré n’auraient tout bonnement aucune visibilité.

Mais aussi vraie cette réponse soit-elle, elle me semble toujours insuffisante. Car oui, la visibilité est un enjeu constant, pour tous les éditeurs de livres québécois, sur tous les marchés; mais pour le numérique, est-ce vraiment cela qui a infléchi notre décision? On ne voudrait pas céder à la rhétorique – c’est d’ailleurs sans doute ce qui me retient toujours de répondre trop vite.

Car je pars bien sûr du principe qu’il n’est pas évident, pour un éditeur indépendant de gauche, de vivre avec la contradiction de mettre ses livres en marché dans un écosystème dès le départ 1) oligopolistique, 2) fortement concentré horizontalement et verticalement, 3) qui repose essentiellement sur la fabrication et la vente de terminaux de lectures électroniques qui, outre le fait d’être faits de substances indubitablement polluantes et d’avoir une durée de vie artificiellement limitée, captent une large partie du pouvoir d’achat que les lecteurs consacraient auparavant au contenu, autrement dit à l’acquisition de livres, journaux, revues. On peut aussi évoquer 4) la fragmentation de la lecture et la baisse de la concentration dues au fort potentiel de distraction inhérent à ces nouveaux supports, dont on pourrait dire qu’ils entrent en contradiction directe avec la mission que l’éditeur se donne traditionnellement : favoriser une lecture lente, approfondie, prenant le temps de saisir la subtilité d’idées déployées sur plusieurs (eh oui!) centaines de pages.

Toutefois Lux, comme bien d’autres, a pris la décision d’investir ces nouveaux espaces de diffusion de contenu. Pourquoi? C’est sans doute à cause de l’occasion, tout de même présente ici, de participer à la définition des paramètres de ce marché émergeant. Il y a en effet quelque chose de fascinant dans la dématérialisation des biens culturels, en particulier dans le principe d’une diffusion (et d’un accès) quasi illimité qu’elle sous-entend. Certes, il ne faut pas céder aux utopies techno-optimistes voulant qu’internet représente l’espace démocratique par excellence, un lieu exempt de frontières et affranchi des règles du marché où toutes les voix peuvent s’exprimer et donc être également entendues. C’est un lieu où les rapports de force du marché s’expriment avec peut-être encore plus de violence qu’ailleurs, où la concentration des capitaux assortie à la volatilité apparente des activités donnent lieu à des multinationales apatrides cédant facilement à l’optimisation fiscale. Mais tout de même, n’y a-t-il pas le germe de quelque chose d’intéressant dans ce que permettent les technologies numériques, la possibilité réelle d’un décloisonnement des champs, d’une meilleure circulation des connaissances et d’une démocratisation des espaces où elles s’échangent? Et puis, est-ce en refusant d’y toucher que l’on fait changer quelque chose? Ou, du moins, qu’on infléchit la direction prise? Il faut sans doute faire le pari que les dés ne sont pas encore jetés et qu’on peut encore prendre les choses en main pour faire en sorte que la création d’un contenu de bonne qualité soit possible dans ce nouveau contexte. Et l’on ne peut pas faire l’économie d’un certain prosaïsme : une création en ébullition repose bien souvent sur le fait que les créateurs aient de quoi faire bouillir la marmite.

 Aux balbutiements du virage numérique de la chaîne du livre québécoise, le mot d’ordre était « il faut essayer », pour avoir des données sur lesquelles s’appuyer, pour savoir qui sont les joueurs, quelles règles adopter et formuler tous ensemble nos bonnes pratiques. Pour être là. Je crois que finalement c’est cela qui a déterminé la décision de Lux d’« y aller ». Ce n’est pas en boudant le marché numérique que nous arriverons à mettre en place un modèle d’affaire équitable. Quelques-uns se souviendront des débuts de Lux dans le numérique, deux belles années où je courais les conférences, rencontres et événements sans toutefois produire un seul livre numérique, c’était devenu un running gag. Mais j’ai vite (vite… enfin, tout est relatif) vu que pour participer, eh bien… il fallait participer. Car le but n’était pas tant de gagner (on sait tous que pour le moment on ne gagne pas grand-chose) que de jouer pour déterminer les règles du jeu, justement. Et c’est cela, aussi, être un acteur de la chaîne du livre. C’est assumer la responsabilité que l’on a à l’égard de l’environnement dans lequel on évolue pour en assurer la pérennité, c’est prendre son rôle au sérieux, embrasser les défis imposés par ses changements. En ce sens, je rejoins finalement ma première réponse, mais en lui donnant un deuxième sens : puisque pour Lux le défi est, d’une façon ou d’une autre, et même à une échelle minuscule, de se comporter comme un vecteur de changement social, alors la moindre des choses est d’être partout là où le changement se produit. Lux est un poids plume par rapport à n’importe quel trust de l’industrie numérique? N’empêche, on est là, on interroge, on remet en question, on bataille sur des points de détails. On participe aux comités, aux rencontres, on s’active. À l’épreuve de ce nouveau marché, on repense à notre mission, à ce qu’on peut mieux faire en le faisant différemment. Dans le pire des cas, on fera mieux ce qu’on faisait déjà.

 

2 commentaires sur “Embrasser ses contradictions

  1. Eve Delmas

    La question est de mettre le numérique au service de l’intelligence humaine, et ce n’est pas évident. On croit trop souvent que le progrès technique est une fin en soi, alors qu’il prend la direction que socialement on lui donne. Il renferme une multitude de contingences, qui sont autant de choix sociopolitiques. Alors : tant qu’on ne « choisit pas », le monde numérique ne fait que répéter les structures du monde « réel » dont il est issu. (Ici je peux l’écrire en petit caractères : il est façonné par la recherche du profit.) En d’autres termes, tant qu’on ne change pas le monde réel, il y a peu de chances que ses prolongements numériques ne suivent pas la même voie.
    Mais cela ne me semble pas pour autant une raison de bouder l’univers numérique. C’est plutôt une raison de plus pour chercher à établir, en général et à tous les niveaux, les conditions d’une culture démocratique durable.

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  2. Rodney Saint-Eloi

    Ah, merci Eve pour ce beau texte. À Mémoire d’encrier, nous partageons tes inquiétudes. L’idée est d’être là. Et de participer. Car l’avance, je dirais démocratique, est qu’on est de près ou de loin un acteur de la chose numérique. Et nous avons tous l’impression que notre mot peut compter dans la balance. Néanmoins. c’est une réflexion à poursuivre, ce débat a un sens bien précis, dans le monde occidental, mais une fois que l’on traverse l’Afrique de l’ouest ou les îles de la Caraïbe, la question se pose autrement. Puisqu’il y a moins de tablettes numériques à vendre. Disons aujourd’hui quelle intelligence doit-on soutenir: celle de l’humain ou celle du marché? Là, y a une confusion, me semble-t-il. Merci encore, Eve, de ce si beau texte.

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