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Docteur, dites-moi que je suis normal!

Catégorie: Divers

Tous les confrères et consœurs éditeurs ont un jour ou l’autre vécu la situation suivante. Le téléphone sonne, et votre interlocuteur vous demande : « Monsieur, comment fait-on pour faire imprimer (sic) un livre chez vous ?» Chaque fois, mon sang ne fait qu’un tour. Les bonnes journées, je me retiens de ne pas éclater de rire. Les mauvaises (hélas plus nombreuses), je refoule ma frustration en expliquant à l’apprenti-auteur que je ne suis pas imprimeur, mais éditeur. Puis, répondant à la virginale question « quelle est la différence ? », je me lance dans ma petite leçon d’introduction-au-merveilleux-monde-de-l’édition (niveau propédeutique). Notre métier est mal connu. Jusque chez de jeunes journalistes. Dernièrement, au cours d’une entrevue, j’ai passé plus de temps à exposer la mécanique du métier qu’à répondre aux questions du sujet qui en était l’occasion. Bien téméraire serait l’individu qui oserait répondre à cette question en 400 mots dans un blogue. Mais j’aime vivre dangereusement… Alors, je lance quelques pistes. Les amis de la profession me « complèteront », suivant une formule oratoire utilisée ad nauseam dans les colloques, tables-rondes et autres use-culotte du même genre. À quoi sert l’éditeur?

  1. L’éditeur est le premier lecteur non-complaisant d’un manuscrit. J’ai lu des centaines de fois des lettres de présentation qui précisaient que « le texte avait été relu par le beauf’ qui avait été prof de français pendant 25 ans et qu’il trouvait cela excellent. » Bon! soyons clair : le beauf’ n’est pas bête; il sait qu’il devra continuer d’aller au souper de Noël et du jour de l’An de la famille. Pas intérêt à se mettre dans l’embarras. Quant à l’éditeur, sauf exception, il ne sera pas aux noces de la nièce de l’auteure. Son seul objectif : évaluer le manuscrit à sa juste valeur, et décider s’il veut accompagner l’auteur pour amener l’œuvre à sa pleine maturité. Même vécu dans la complicité, le compagnonnage éditeur-auteur est animé d’une tension, plus ou moins sentie en cours de processus. Mais cette tension est la condition d’un travail de qualité. Tension n’est pas dispute : il s’agit d’une distance critique, saine pour la création.
  2. L’éditeur engage le nom de sa maison sur l’œuvre au côté de celui de l’auteur. Ce qui veut dire qu’il croit à ce point en la valeur de l’œuvre qu’il décide d’en promouvoir la publication et la diffusion. Et le « nom d’une maison », c’est la porte d’entrée auprès de tous les artisans de la chaîne du livre : diffuseurs, distributeurs, libraires, commerçants, bibliothécaires, etc. C’est aussi une garantie de pérennité par le biais du dépôt légal aux bibliothèques nationales. Sans cela, et malgré le phénomène de l’autoédition, une œuvre n’a pas d’existence (ou si peu). Quitte à être un peu brutal : sans un éditeur, un livre n’existe pas. Quant à la durée de vie commerciale d’une œuvre, j’y reviendrai dans un autre billet…
  3. L’éditeur engage le risque financier dans la création du livre et sa diffusion. Nos contemporains n’en sont pas conscients : lancer un livre, c’est mettre en marché quelque chose que personne n’a demandé! Hormis le cas des auteurs bien établis (leurs œuvres sont généralement attendues), nous faisons le contraire de la logique marketing : nous assumons 100 % du risque financier avec 100 % d’incertitude quant aux chances de succès commercial.  Docteur, dites-moi que je suis normal! C’est pourtant inhérent au fonctionnement de notre métier. Et c’est grâce à la motivation d’investir ce risque que les éditeurs nourrissent la bibliodiversité remarquable de notre nation.

Je m’arrête ici. J’aurais peur de sombrer dans le complexe du nécessaire et de  l’incontournable. Ce serait contraire à la nature de la profession, dans laquelle chacun fait vœu de discrétion. Jusqu’à ce que le téléphone sonne, et que l’on nous confonde avec le noble métier d’imprimeur…

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