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Désir

Catégorie: Divers
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La psychologie est sans doute une des sciences qui a connu le plus grand succès de diffusion au XXe siècle. Quelques grandes « vérités » sur les fonctionnements de la psyché et sur les enjeux de ce qui se joue malgré soi, quelque part dans l’arrière-pays de la conscience, se sont propagées et sont entrées dans le bagage des référents de la culture occidentale, auxquels on fait allusion en toutes choses. Ainsi en va-t-il de la dynamique du désir que l’on a comprise comme pulsion fondamentale de l’existence humaine. Le désir est promesse incessante de vie. L’extinction du désir est condamnation à mort. Les explorateurs des profondeurs humaines ont attiré notre attention sur les chemins du développement de la personne qui conduisent à l’épanouissement sous l’impulsion de la force du désir. Ils nous en ont aussi révélé les méandres du dysfonctionnement. La « tension du désir » est nécessaire pour avancer en toute chose.

La condition essentielle à sa saine persistance passe par l’apprentissage du délai, de la durée. Somme toute, par l’expérience du temps. L’instantanéité, l’immédiateté, la satisfaction éclair font écran. Tous les parents le savent : attendre est une dure leçon de vie pour les enfants. Pourtant, tous les parents en ont l’intuition, c’est le chemin de découverte de l’espoir, voire de l’espérance, parce que la promesse sera tenue, parce qu’il y a au bout quelque chose de non acquis, mais de possible. Somme toute, le dur apprivoisement du temps est la condition d’accès au désir comme moteur de l’existence.

Chaque grande ère de l’humanité a eu son rapport singulier au temps. Il n’est pas abusif d’affirmer que nous passons à une nouvelle étape, du moins dans le microcosme des pays riches. Cliquer, googler, télécharger, retirer des sous, converser avec quelqu’un à 16 000 kilomètres de soi, commander et recevoir en moins de 24 heures, voir les rues d’une ville étrangère où on se rendra, twitter, lire des blogues (!),  « speed dater », chatter, texter… Vite et tout de suite. Fascinant, agréable et facilitant. Je n’ai aucune nostalgie du char à bœufs s’enfonçant dans la boue. Ce qui ne m’empêche pas de m’interroger sur la persistance des lieux d’expérimentation du délai, de l’endurance et du « dur désir de durer » (Éluard). Et de m’inquiéter de générations inscrites dans les réflexes de l’ici et maintenant, qui ne peuvent pourtant pas esquiver l’épreuve du temps, condition de possibilité d’aimer, de créer et de projeter demain. En fait, je crains la panne de désir. Le vrai, celui qui est synonyme de vivre.

Quel rapport avec le livre? Immédiat : l’acte de lecture au long cours est lent, il exige un effort et une endurance. La satisfaction vient à l’usage, pas toujours. Il porte une promesse, sans certitude. Cinq lignes suffisent à répondre à une question. Mais il faut bien des pages pour que naissent cinq questions. La lecture, le livre, sont les amis intimes du désir.

Entre Pavlov et Tolstoï, il y a une ligne qui conduit de survie à vie. Et de mort à désir. Je choisis mon camp : j’ai trop envie de vivre.

 

(Les opinions exprimées sur les blogues de anel.qc.ca sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement l’opinion de l’Association nationale des éditeurs de livres ou de sa direction. Soucieuse de la libre opinion, l’ANEL ne corrige pas les affirmations ou déclarations des auteurs indépendants ou des commentaires qu’elles suscitent. Elle s’assure cependant que le ton des textes et commentaires demeure en tout temps respectueux.)

 

 

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