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Des enjeux méconnus derrière la nouvelle maison d’édition de Gallimard au Québec

Catégorie: Divers
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(Les opinions exprimées sur les blogues de anel.qc.ca sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement l’opinion de l’Association nationale des éditeurs de livres ou de sa direction. Soucieuse de la libre opinion, l’ANEL ne corrige pas les affirmations ou déclarations des auteurs indépendants ou des commentaires qu’elles suscitent. Elle s’assure cependant que le ton des textes et commentaires demeure en tout temps respectueux.)

 

Au début du mois d’août, Le Devoir annonçait l’intention du groupe français Gallimard de créer au Québec une filiale consacrée à l’édition[i]. Au milieu des vacances d’été et à travers les remous du débat sur le prix réglementé, la nouvelle a fait peu de bruit. Pourtant, il y a dans cet événement le germe d’un bouleversement important de l’écosystème du livre québécois.

Implantée en 1974, la Politique sur les investissements étrangers dans l’industrie du livre repose sur deux principes directeurs :

i) Les investissements étrangers dans une nouvelle entreprise seront limités aux coentreprises sous contrôle canadien (ce à quoi contrevient clairement la création d’une maison d’édition par Gallimard, si le groupe français en détient plus de la moitié du capital-actions);

ii) L’acquisition d’une entreprise existante sous contrôle canadien par un non-Canadien ne sera pas autorisée. 

L’application de ces deux principes depuis quarante ans a eu des retombées extrêmement positives. Au Québec, les diffuseurs français déjà installés disposaient de droits acquis, mais aucun n’avait lancé de programme d’édition, si bien que les éditeurs québécois se sont livrés concurrence entre eux. À quelques exceptions près, les meilleurs auteurs locaux ont été repérés par les éditeurs d’ici, qui ont pu se baser sur la présence de ces locomotives dans leur catalogue pour développer leurs activités.

Le dynamisme qui a résulté de cette lutte relativement équilibrée apparaît de façon évidente quand on tourne les yeux vers le Canada anglais, où les filiales d’éditeurs étrangers étaient déjà implantées avant 1974. Grâce à leur solidité financière et commerciale, Random House, Penguin et HarperCollins, pour ne nommer qu’eux, ont attiré dans leur écurie les auteurs les plus en vue et ont laissé les éditeurs canadiens-anglais se débrouiller avec les moyens du bord. Plusieurs d’entre eux ont dû se replier vers des titres à vocation régionale ou vers la publication d’auteurs en début de carrière.

Officiellement, la Politique sur les investissements étrangers demeure toujours en vigueur, mais elle est appliquée avec un laxisme grandissant sous le régime conservateur, qui semble très facile à convaincre que le Canada trouve un « avantage net » à accueillir ces investissements, ce qui lui permet de contourner la politique. Par exemple, en 2010, le ministère du Patrimoine canadien a autorisé Amazon à établir un entrepôt en sol canadien, tandis que Random House a pu acquérir, l’année suivante, les éditeurs canadiens McClelland & Stewart et Tundra Books.

Début 2013, pour couronner le tout, le premier ministre Stephen Harper s’est mis à la recherche d’un éditeur pour son livre sur l’histoire du hockey, A Great Game : The Forgotten Leafs and the Rise of Professional Hockey. L’offre la plus élevée pour les droits nord-américains est venue de l’éditeur new-yorkais Simon & Schuster. Le représentant du premier ministre a accepté l’offre malgré le fait, relevé immédiatement par la presse, que si Simon & Schuster opère depuis plusieurs années une agence de diffusion au Canada, ses ouvrages n’y sont pas publiés ni imprimés puisque le gouvernement fédéral lui a toujours refusé la permission d’ouvrir une maison d’édition[ii]. Or, dans un étonnant revirement de situation, cette autorisation a été délivrée en mai par le ministère du Patrimoine canadien et le livre de Stephen Harper pourra paraître en novembre chez un éditeur « canadien ». Joli coup de la part de Simon & Schuster!

Dans la foulée, le groupe français Gallimard a-t-il compris qu’il pouvait, lui aussi, passer d’un statut de diffuseur à celui d’éditeur? Quoi qu’il en soit, les éditeurs québécois se retrouveront avec un concurrent de taille sur les bras, qui sera synonyme pour les auteurs d’un prestige certain et de l’espoir, illusoire mais néanmoins bien présent, d’un meilleur accès au marché français.

En somme, les mailles du filet s’effilochent. Après Flammarion Québec (dont la création en 1998 semblait pourtant aussi contrevenir à la Politique sur les investissements étrangers) et Gallimard (notons tout de même que Patrimoine canadien n’a pas annoncé de décision dans ce dossier), quels seront les prochains groupes français à ouvrir une maison d’édition à Montréal? Après que le mouvement soit lancé, comment l’arrêter? À terme, si la politique n’est plus appliquée, on pourrait aussi assister à l’achat de maisons d’édition parvenues à pleine maturité – ou de leur catalogue – par des groupes étrangers. Boréal, Québec Amérique, Leméac… pourquoi pas?

Une fois la barrière ouverte, elle sera quasi-impossible à refermer. Ainsi se fissurerait un système en place depuis quarante ans qui a pourtant été, de toute évidence, à l’ « avantage net » de l’ensemble des acteurs de l’industrie.

Frédéric Brisson
Responsable du programme de 2e cycle en édition
Université de Sherbrooke

[i] Jean-François Nadeau, « Gallimard lance une succursale québécoise », Le Devoir, 7 août 2013.

[ii] John Barber, « Governement policy shuts out Harper’s hockey book from Canadian printers », The Globe and Mail, 8 février 2013.

2 commentaires sur “Des enjeux méconnus derrière la nouvelle maison d’édition de Gallimard au Québec

  1. Nicole Saint-Jean

    Merci Frédéric pour cette analyse. Daniel a raison: dans le flot d’informations que nous recevons, il est facile d’en échapper.
    Il ne faut pas avoir peur de la concurrence car elle nous pousse à nous améliorer. Les éditeurs québécois ont grandement progressé depuis 40 ans grâce en partie à plusieurs mesures avantageuses (pour ne pas dire protectionnistes) pour notre industrie qui en avait bien besoin. Nous sommes sur la bonne voie, mais ce n’est pas le temps de les relâcher. Et l’exemple que tu donnes du Canada anglais est très éloquent!

    Répondre

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