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Charlie Hebdo et l’économie de l’auto-censure

14 janvier 2015, par
Catégorie: Divers

Le jour du drame qui changera pour longtemps notre perception de la liberté d’expression, le journaliste Jean-François Nadeau, touchant et pertinent, nous a rappelé sur les ondes de RDI que l’information a un coût, un tribut qui se paye en argent sonnant, parfois en courage, et trop souvent en vie humaine. M. Nadeau a ensuite fait le lien entre les événements de Charlie Hebdo et la concentration de la presse.

Je n’ai pas compris immédiatement toute la justesse de ce parallèle. Or, cette semaine, le choix qu’on fait certains groupes de presse de ne pas publier les caricatures de Charlie Hebdo fut à ce propos très éclairant: quelques courriels ont suffi à censurer la vaste majorité des médias américains. 

À titre d’exemple, aux États-Unis, 6 conglomérats possèdent 90% du marché des médias (Disney, Viacom, Time Warner, News Corp, Bertelsmann, et la Comcast). À l’échelle mondiale, cette tendance vers une concentration de la presse s’accentue. Au rythme de fusions et d’acquisitions, la vaste majorité de nos médias d’information sont désormais propriétés d’entreprises cotées à la bourse. Or, si ces entreprises publiques peuvent sans aucun doute fournir les liquidités nécessaires pour payer le coût financier de l’information, qu’en est-il du courage?

La bourse n’est jamais courageuse. Les entreprises détenues par des fonds de pension et autres fonds communs sont obsédées par le rendement à court terme et par des objectifs financiers bien précis. Comment, alors, si la concentration de la presse continue de s’accélérer et que nos sources d’information se tarissent, allons-nous pouvoir compter sur le courage des médias dans l’avenir?

Bien sûr, certains argueront que nous n’avons jamais été aussi bien informés, que jamais nous n’avons eu accès à autant de sources diversifiées, via Internet, dans autant de pays différents, et que l’accès à de multiples médias internationaux compense largement pour un peu de concentration de presse à la maison. Mais ne soyons pas dupes: la vaste majorité des sites de nouvelles se nourrissent aux mêmes râteliers, reprenant des articles publiés par d’autres en y ajoutant une « sauce maison ». Il ne faut pas confondre succursales et journaux indépendants.

À cet égard, nous avons tous une responsabilité: nous pouvons accepter de débourser quelques dollars pour soutenir les médias indépendants, afin qu’ils puissent continuer à informer en toute liberté et surtout, avec courage. Je ne crois pas à une soudaine prise de conscience mondiale qui pousserait un grand nombre de citoyens à changer leurs habitudes, mais à terme, il faut espérer qu’une minorité importante de citoyens aura un impact sur la façon dont on perçoit l’information. Et nous pouvons choisir de devenir acteurs de ce changement.

 

(Les opinions exprimées sur les blogues de anel.qc.ca sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement l’opinion de l’Association nationale des éditeurs de livres ou de sa direction. Soucieuse de la libre opinion, l’ANEL ne corrige pas les affirmations ou déclarations des auteurs indépendants ou des commentaires qu’elles suscitent. Elle s’assure cependant que le ton des textes et commentaires demeure en tout temps respectueux.)  

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