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Ces métiers cachés

Catégorie: Divers
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Ces métiers cachés

Il se dégageait d’elle une grande dignité. Chemisier grège, jupe à plis creux, chignon serré. Penchée sur sa table de travail bien ordonnée, éclairée d’une seule lampe, elle a à peine levé la tête pour me saluer. La pièce était déjà assombrie par la fin du jour hâtive du milieu d’hiver. Devant elle, quatre piles inégales de feuillets étaient alignées : deux en format A4, deux en format livre savant. « Je vous attendais », m’a-t-elle dit sans relever la tête. Je me suis approché de la table à pas feutrés. J’ai alors aperçu le tapuscrit abondamment annoté. Et, immédiatement sous ses yeux, un jeu d’épreuves de mise en page. Côté impair, du texte français; versant pair, de l’araméen et du grec ancien. « Je dois tout relire quatre fois : une pour chacune des langues, et une dernière pour m’assurer de la concordance entre elles. » Après m’avoir laissé parcourir les feuillets déjà corrigés, elle m’a dit : « Le texte français n’est pas très bon. Ce n’est pas la faute du traducteur. L’original grec est plutôt misérable. Du grec de la koinè. Dégradé. Dégénéré. Dans quelques années, cette langue disparaîtra.» Elle parlait du IVe siècle de notre ère… Tel fut mon premier contact avec la profession de correcteur d’épreuve, dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Pour une première, j’étais servi : la dame faisait cela à l’occasion pour donner un coup de main à un institut de langues anciennes qui publiait des éditions bilingues, voire trilingues de corpus antiques. Au quotidien, elle enseignait le grec à des adolescents. À temps perdu, elle s’acharnait sur la traduction d’un fragment anonyme de l’âge d’or de la langue d’Homère.

C’était il y a plus de trente ans. Je rêvais de devenir helléniste. Je suis devenu éditeur. J’allais découvrir le niveau d’exigence de métiers discrets et inconnus, dont celui de correcteur d’épreuve. Certes, ma première correctrice était atypique par la somme de ses compétences linguistiques. Mais elle possédait les qualités rares qui sont propres à cet art : une vigilance qui ne se lasse pas; un œil perçant capable de repérer ce qui cloche; une maîtrise parfaite de la langue. Et cette disposition particulière de l’esprit qui se concentre sur la forme sans se laisser happer par le fond. Les bonnes correctrices d’épreuve (ce sont surtout des femmes) ne sont pas légion. Entre éditeurs, on ne se vante pas d’en avoir trouvé une dont on est satisfait, de crainte de la perdre. Dans les grandes maisons, c’est un métier en soi. Dans les plus petites, réviseurs, directeurs littéraires et éditeurs le font eux-mêmes. Pas toujours pour le mieux… Dommage pour ces artisans irremplaçables qui protègent les lecteurs du pire.

Leur nom n’apparaît que très rarement en page des crédits . Pourtant, ils habitent chaque page impeccable d’un livre. Je les salue et leur rends hommage.


1 commentaire

  1. SoulieresSoulieres

    Joli texte et très juste surtout. Souvent, les correctrices ne veulent pas qu’on mette leur nom dans la page des crédits, seulement sur un chèque ah! … à cause du fisc ? À cause de possibles représailles des auteurs ? Je ne sais pas.

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