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Camps de réfugiés pour dévoreurs de livres

14 mai 2013, par
Catégorie: Divers
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J’ai ce pays

debout dans la paume de la main

géographie déjà tracée

le pays naît de la ligne de mon cœur

deux siècles depuis qu’il avance

j’ai vu ce pays de mes yeux

comme je te vois dans ta chair

rêve qui mûrit à la manière d’une révélation

une multitude de gens en mouvement

me reconnaissent

un pays mi-femme mi-homme

gouverne la rosée

ensemble avec tous les enfants

qui partent à l’assaut de la vie

pour tresser les rubans du soleil levant

 

Emmanuel Eugène, La voix des mystères

 

Je devais écrire ce texte alors que j’étais encore à Port-au-Prince, mais il y a de ces expériences, comme d’un bon repas, qui refusent d’être avalées à la hâte. Ces expériences imposent leur propre temps, t’enveloppent de leurs arômes toute la journée alors que tu meurs de faim. Et lorsqu’on y plonge enfin, elles sont si chaudes qu’il faut se résoudre à les contempler pendant qu’elles s’ajustent à la température de ton corps. Là et seulement là, devient-il possible de les écrire.

Il est tentant, oh que si tentant de céder aux saveurs intenses de ces huit jours en Haïti, de se mettre à peindre une toile naïve à l’instar de celles qui ornent les rues de Port-au-Prince. Si je me laissais vraiment aller, je vous décrirais la mer qui embrasse les montagnes, les couleurs vivantes de la folie urbaine, la promiscuité qui caractérise les villes qui débordent d’humains, la beauté presque surréelle des provinces… Et pour équilibrer le doux avec l’aigre, je rappellerais forcément la pauvreté et les bidonvilles qui rampent les montagnes. C’est justement pourquoi il fallait prendre le temps de s’éloigner, afin de puiser dans autre chose que les cinq sens ou encore pour ne pas s’appuyer paresseusement sur la banque de clichés faciles que nous portons tous dans l’imaginaire.

Je voudrais plutôt vous décrire les lieux où l’on lit et écrit en Haïti. Palestinienne que je suis, appelons-les camps de réfugiés pour dévoreurs de livres: les écoles, les universités, la bibliothèque et l’amphithéâtre de la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL) à Port-au-Prince, le jardin des Passagers du vent, une résidence nichée parmi les arbres à quelques pieds de la plage de Port Salut, au sud du pays, la terrasse de la Maison de l’écrivain Georges Anglade de Pen-Haïti, perchée sur l’un des belvédères de la commune de Thomassin au cœur des montagnes surplombant la capitale… Ce pays manque de beaucoup de choses, les organismes de la gouvernance mondiale se délectent de nous le rappeler. Il manque de tout sauf de lieux de lecture et d’écriture.

Nous sommes arrivés à Port-au-Prince, vingt-deux auteurs et autant d’éditeurs du Québec et du Canada français, plusieurs d’entre nous ayant parcouru des chemins en parallèle. Ce sont là autant d’histoires que de destins uniques, dont la rencontre aurait été improbable sinon impossible n’était-ce pour la passion de la littérature. Elle l’aurait été encore moins en Haïti si ce n’était pour l’enfant des Cayes, le poète Rodney Saint-Éloi, revenu après plus d’une décennie à Cavaillon et qui avait décidé de marquer son retour en nous invitant tous à l’accompagner. Il avait eu le courage de rêver. Il avait surtout eu l’audace de briser la cadence mélancolique du retour au pays natal. Il a osé sa cause, comme dirait Frankétienne, et en le faisant a réécrit le récit de l’exil solitaire.

Il avait fait le pari que la littérature rassemblerait les continents. Aussitôt à Port-au-Prince, nous nous sommes éparpillés partout dans la ville, depuis la foire du livre à la FOKAL, épicentre de nos activités, jusqu’aux écoles et universités.

À la FOKAL, lorsque nous n’étions pas en table ronde dans une salle comble discutant de paysages littéraires, de censure, de féminisme, de la littérature en héritage et de Georges Anglade, de Gaston Miron, de Marie Vieux-Chauvet, d’Émile Ollivier, de Mahmoud Darwich et d’Aimé Césaire, des jeunes venaient nous voir à la foire du livre, deux ou trois romans ou recueils de poésie sous le bras pour nous demander des conseils sur l’écriture et nous parler de leurs lectures. La majorité d’entre eux n’avaient pas l’argent pour les acheter. Même avec le prix ajusté au pays, les livres restent trop cher, beaucoup trop cher pour un peuple qui aime tant lire. Il n’y a rien de plus précieux pour une auteure qu’un lecteur qui ne demande rien de plus que de lui donner la chance de la lire. Et je le sais, comme chacun d’entre nous qui avons participé à cette rencontre, pas une phrase, un vers, un personnage ne sera négligé. Ils seront lus, aimés, détestés, mastiqués, répétés, contredits, mais jamais ignorés.

Tant qu’à moi, j’ai eu le bonheur de donner une conférence sur Edward Saïd à la Faculté d’ethnologie de l’Université d’État d’Haïti. Je l’avais intitulée La traversée de la postcolonie, en référence à l’expérience d’exil que beaucoup trop de Palestiniens et de Haïtiens ont connue. Je voulais aussi leur parler de la traversée comme une voie ouverte à l’avenir, réhabiliter en quelque sorte la condition de l’exil comme étant la seule qui permet une véritable liberté. Les poètes, les écrivains, les penseurs, disait Saïd, sont tous en quelque sorte des exilés étant souvent un peu en décalage par rapport au monde qu’ils habitent. Les étudiants au baccalauréat et aux études supérieures n’ont pas hésité à me lancer le défi de me positionner moi-même par rapport à mon propre exil et d’aller encore plus loin en interrogeant la nature humaine. De fil en aiguille, nous nous retrouvâmes en plein débat sur l’humanisme, le post-humanisme, la mondialisation, la colonisation, la critique postcoloniale, le modernisme, le postmodernisme, l’herméneutique, et j’en passe!

Je voyais par leurs questions, leurs commentaires incisifs, leurs répliques réfléchies, qu’ils n’utilisaient pas ces termes et ces concepts à la légère. Ils font partie de leur vécu, ont laissé des marques bien concrètes sur l’histoire de leur pays et le feront encore aujourd’hui et demain. En m’invitant à me prononcer sur ces enjeux et bien d’autres, ils ne me demandaient rien de moins que de justifier mon existence de chercheure et d’auteure, de répondre à la question : pourquoi donc écrire? Chacun avait dans sa poche ses penseurs cultes, sa vision, sa critique, mais ils étaient tous animés dans la conviction que le savoir avait un pouvoir et un devoir d’émancipation. Ils étaient en ce sens résolument modernes, le regard posé sur l’avenir, n’hésitant pas à défendre la capacité de l’homme de réinventer le monde.

Au lendemain, l’historien, journaliste et auteur Michel Soukar m’a embarquée dans sa voiture et nous partîmes à l’improviste visiter quelques écoles : l’Institut d’éducation classique, l’école Gérard Gourgue et l’école de Saint François d’Assise. Michel Soukar ayant concocté cette aventure autour du petit-déjeuner, les directeurs n’avaient naturellement pas la moindre idée que nous arrivions. Cela ne les a pas empêchés de nous accueillir les bras ouverts et de nous introduire dans les classes de philosophie où les professeurs, loin d’être agacés par l’interruption, se joignaient aussitôt à leurs étudiants et s’engageaient dans les débats qui ne tardaient pas à s’animer. Je retiens de ces moments l’incroyable écoute de ces adolescents. Ils ne me quittaient pas des yeux, buvaient les mots, prenaient soin d’inscrire leurs questions sur un papier avant de me les poser. Assis le dos droit, debout la tête haute, prêts à foncer et mordre dans la vie.

Chacune de ces écoles avait été gravement endommagée par le séisme de sorte que les classes se tenaient en majorité sous des structures temporaires, recouvertes de planches en zinc. Je ne pus m’empêcher de penser à mon père qui, enfant, avait étudié sous ces mêmes toits au camp de réfugiés. À l’école Gérard Gourgue, j’ai fait la connaissance de celui dont l’école porte le nom et de sa femme devenue la directrice. En 2010, elle avait été coincée pendant deux jours sous les décombres. Là voilà aujourd’hui se promenant parmi les classes de l’école, le sourire radieux. Si Soukar ne me l’avait pas dit, je n’aurais jamais deviné l’enfer qu’elle a vécu. Son mari Gérard, avocat au regard lumineux, défendait les droits de l’homme alors que Duvalier était encore au pouvoir. Malgré les menaces, les murs mitraillés de balles, il n’a jamais cédé aux sirènes de l’exil. Je lui avais quand même demandé si la lutte pour les droits de l’homme n’avait pas ses propres limites, ayant été manipulée de part et d’autre pour justifier des stratagèmes d’influence politique. Il me répondit avec la patience et la sérénité de quelqu’un qui ne se laissait pas distraire par les dérives d’autrui. Je devine que ce soit grâce à cette mine douce qui cache une force redoutable, celle de l’eau qui file sur la pierre jusqu’à y creuser un ravin, qu’il a pu surmonter des décennies de dictature. Nous étions, il est vrai, assis dans une maison entourée d’un grand mur, dans un quartier, où, comme me disait sa fille, les gens ne se connaissaient plus. Pourtant de l’autre côté de la rue, il y avait cette école qui portait le nom de son père et dans laquelle des jeunes filles et des jeunes garçons discutaient de philosophie.

Je pose sur Haïti le regard de celle qui revient de plusieurs pays qui ont eu leur lot de luttes, de victoires et d’échecs, dont la Palestine et l’Afrique du sud. En Afrique, le spectre d’Haïti, premier peuple noir à arracher par les dents sa liberté, fascine autant qu’il fait peur. Deux cent ans plus tard, certains ne voient en l’exemple d’Haïti qu’une révolution avortée, un État échoué, le pays le plus pauvre du monde. Moi je vois un peuple qui a fabriqué de son imaginaire la substance de la vie. Alors que les pays riches du monde se plaisent à leur envoyer des cartons de nourriture, de planches de zinc, de vêtements usagés et de tentes pour ériger des camps de réfugiés, les jeunes ne cherchent qu’à imaginer le monde et à voyager entre les poèmes et les récits.

J’avais écrit dans un texte précédent que je m’attendais à retrouver en Haïti une part de moi-même et c’était vrai. Au-delà des ressemblances entre le destin des Palestiniens et des Haïtiens, leurs luttes surtout, cette visite m’a rappelé ma raison d’être de chercheure et d’écrivain.

1 commentaire

  1. dokdan

    Merci pour ce beau compte -rendu de voyage initiateur. Le voyage entre les poèmes et les récits permet-il de surmonter tous les “récifs” ?…Personne ne saurait s`arroger le droit d`y répondre, aussi est-ce juste une autre raison de continuer à écrire aussi bien que vous le faîtes.

    Répondre

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