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Algorithme

Catégorie: Divers
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Avouons d’emblée que je suis au moins trois, une schizophrénie bénigne librement assumée. Cohabitent dans le même être le vendeur, le lecteur et le citoyen. On s’étonnera sans doute que je n’évoque pas l’éditeur au cœur de mon joyeux trouble de la personnalité. Toutefois, aux fins de l’exercice, on me permettra d’assimiler l’éditeur au vendeur.

Le vendeur veut vendre des livres. Parce que c’est le plus sûr moyen de rejoindre les lecteurs. Parce que c’est le (moins sûr) moyen de gagner ma vie. Et de faire d’autres livres. Jusqu’à tout récemment, le profil de mes clients-lecteurs m’était connu de façon indirecte, entre autres par les canaux de diffusion, les salons, la correspondance… En gros, si un livre « marche », c’est qu’il a touché son lectorat. S’il ne marche pas, c’est peut-être qu’il n’a pas trouvé ses lecteurs, pour de multiples raisons. Quant à savoir si le livre acheté a été lu, je prends pour acquis que celui qui investit passe à l’acte. Cette dynamique aux contours incertains apparaît désormais folklorique en regard des possibilités du livre numérique. Aujourd’hui, la compilation de données relatives au magasinage, aux achats et aux comportements de lecture permet d’avoir une idée très précise du lectorat qui daigne s’attarder aux ouvrages qui leur sont cyberproposés. De sorte qu’il est loisible de faire des actes promotionnels très ciblés, susceptibles de rejoindre les besoins du consommateur-lecteur. Ce champ inédit des possibles est fascinant pour qui veut planifier son développement éditorial et rentabiliser les investissements commerciaux. Le vendeur en moi jubile.

Le lecteur veut lire des livres. Parce que j’aime lire. Parce que ma culture générale (on m’excusera cette prétention auto-proclamée) est plutôt éclectique. Grand lecteur de polars, je m’intéresse encore à la philo et aux Lettres anciennes. Je n’ai aucune honte à aimer Muriel Barbéri et à lire Pierre Nepveu avec délectation. Il m’arrive de retourner à Kierkegaard et Saint Augustin, entre Luc Gélinas et Michel Tremblay. J’ai lu dix fois La détresse et l’enchantement, et une fois Autrement qu’être, presque au péril de ma vie. En lisant cette liste, vous vous dites : qu’est-ce qu’on s’en balance de ce qu’il lit! Vrai. Vous l’avez dans le 1000! Voilà le problème : ce que je lis ne concerne que moi. La lecture est un acte souverain, un geste de liberté inaliénable. De ce point de vue, je n’aime guère l’idée que quelqu’un compile des données sur ma liste d’ouvrages et l’heure à laquelle je lis tel ou tel livre. Comme je connais la musique, je suis plus que sceptique devant la tartine de livres suggérés sous la rubrique « ceux qui ont lu NNN ont aussi aimé LLL ». Vraiment? Pourtant, l’algorithme ne sait pas que je commence à m’intéresser à la poésie. Et ne le lui ferai pas savoir. Le lecteur en moi est imprévisible. Comme la vie.

Le citoyen veut une vie privée. Romantique et dépassé? Peut-être, mais je crois qu’il vaut encore la peine de préserver un espace dans lequel ni le commerce ni l’État n’ont droit de cité. Un défi qui devient un combat sans doute hélas déjà perdu. Malgré tout, le citoyen se rebelle.

Conclusion, je vais bientôt convoquer le vendeur, le lecteur et le citoyen à débattre. Chose sûre, à trois en un, mon algorithme restera indéchiffrable.

(Les opinions exprimées sur les blogues de anel.qc.ca sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement l’opinion de l’Association nationale des éditeurs de livres ou de sa direction. Soucieuse de la libre opinion, l’ANEL ne corrige pas les affirmations ou déclarations des auteurs indépendants ou des commentaires qu’elles suscitent. Elle s’assure cependant que le ton des textes et commentaires demeure en tout temps respectueux.)

 

 

 

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